Daniel Sibony

Ne pas se reduire à ce-qu'on-est
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Le meurtre du Nom

A l'occasion de La journée mondiale de l'holocauste, voici un vieux de Daniel Sibony, Le meurtre du Nom, extrait de: Le "racisme, une haine identitaire" paru en 1987, qui peut rafraîchir le réflexion..

 

Le projet nazi d'exterminer les Juifs, tous s'accordent à le dire innommable, même s'ils y ont collaboré. Unanimité: les camps de la mort, lieux de l'horreur indicible. Et comme les horreurs indicibles ne se comptent plus, l'"Holocauste" a pris place dans leur vaste musée, place respectable et reconnue, avec au plus un agacement pour qui veut la privilégier - par rapport à d'autres meurtres.

Qu'a donc d'unique ce grand Meurtre? Il fut la quête du dernier Juif à tuer: le dernier qui fermerait comme une porte sur lui et la totalité des siens, livrés au feu comme un seul homme. Chaque meurtre, dans un camp de la mort, devenant un pas vers cet ultime, ce dernier qui, répondant de son nom, retirerait par sa mort toute vie à ce nom, le rendant réellement innommable. D'ordinaire, l'"innommable" dit que notre pouvoir de nommer est dépassé, excédé - lorsqu'on a pris ce pouvoir pour la mesure de ce qui arrive. Or avec le plan nazi, il est arrivé au monde - aux Juifs, à l'Occident..., aux autres - quelque chose d'unique, qui s'en prend aux limites du dire, aux frontières entre les corps et leur nom ou leur lien. Le nom d'un groupe est-il l'ensemble de ses corps? et déjà, le nom d'un être, a-t-il son corps pour répondant? peut-il être égal à son corps? Questions limites que tout un chacun peut vivre.

Et c'est en cela que l'état nazi a innové: il a condamné à mort un nom comme si c'était un corps. Il a voulu qu'un nom (juif) - un bout de langage, un lien symbolique - soit mis à mort comme on le ferait d'une personne ou de quelques unes, (coupables ou innocentes, peu importe). Un collectif, avec langue et culture très "développée", a pris pour cible à détruire le lien d'un autre collectif, son Nom[1].

Le projet nazi est à penser comme Rituel, Cérémonie hallucinée: tous les corps concentrés en un seul lieu, et la voix allemande referme sur eux leur nom unique, leur nom devenu commun, avec la porte de la chambre à gaz.

Hiroshima a péri en un clin d'oeil, d'une chose longuement "mûrie", mais sans cet accent rituel; sous le seul signe de l'efficace, discutable ou pas, dans la guerre entre deux blocs. Cela n'invoquait nulle symbolique: mater l'ennemi, en tuer le plus possible, c'est autre chose que de chercher le dernier ennemi, pour colmater de son corps la brèche faite par son nom - brèche dans l'image qu'une origine se fait d'elle-même.

Ce projet - qu'un nom fasse le plein de tous ses corps pour être tué - n'a pu se mettre en acte que par fragments; mais l'idée totale fut présente dans chaque geste, pour mener tous ces corps au rendez-vous avec la mort, souvent au terme d'un long voyage; rendez-vous avec leur nom dont, de leurs corps, ils devaient inscrire la mort.

Ce n'est pas facile de retirer un mot de la langue, surtout quand il a partie liée avec la source des religions de l'Occident. Essayez d'enlever le mot rouge de la langue, vous verrez les problèmes insolubles que cela pose. On dit que les fous le sont d'avoir eu leur nom retiré de leur langue, leur nom, avec ses failles vivantes. Si cela est vrai, il s'ensuivrait que les Allemands, pointe avancée de l'Occident, étaient "fous" des Juifs. Juif était le nom de leur point de folie, et de la faille qui aurait pu les aider à la guérir; faille qu'ils transféraient à la mort: les déportés furent pour eux des "transférés"; des porteurs d'indicible. Ils étaient chargés d'en débarrasser le monde.

L'esprit de leur méthode, pour retrancher un nom, fut de retrancher un à un tous les corps qui en répondent. Pour couper le souffle à un nom, couper tous les souffles qu'il inspire, s'en prendre à une totalité; pour cela, être soi-même une totalité: c'était le cas de l'Etat allemand. Pour lui-même, il fut le symbole totalitaire; mais pour totaliser son Autre (le Juif), et l'achever dans le réel, il n'a trouvé que ce meurtre du nom. Or, le nom "entame" le tout de ceux qu'il nomme, quel que soit leur collectif. Il décomplète son tout pour l'ouvrir sur ses liens à d'autres noms; c'est bien pourquoi nul groupe humain n'est un tout. En lançant contre le Juif cet arrêt de mort - d'arrêter le nom, comme s'il n'était que le recueil des corps qu'il nomme -, les nazis s'attaquaient donc à tout ce qui, dans un corps collectif, est ouvert par le nom sur une autre dimension, une autre source des liens humains. C'est une guerre contre les métamorphoses de vie entre noms et corps, contre les potentiels de liens traductibles à l'infini.

Les nazis furent obsédés par l'effacement: effacer toutes ces traces juives, ainsi que les traces de l'effacement: leur enjeu était d'ordre symbolique, à même la genèse de ces traces à détruire, et du Nom à déraciner.

Ils ont fait signifier à mort le mot juif, ils l'ont fait s'incarner pour qu'en brûlant sa chair ce soit le nom qui s'ignifie.

En cela ils ont innové, dans une fulgurance du temps; trans-historique. Il revient à leur nation, à la pointe de l'Occident civilisé, d'avoir produit ce coup de force, unique, à fleur de mots et de corps: incarner un nom, le bourrer de tous ses corps pour, en les tuant, tuer le Nom, l'arracher à l'être.

Or la haine que fut le nazisme fait l'impasse sur le nom, en tant que geste précaire de l'identité. La plénitude du nom fut par eux recherchée, réalisée en négatif, dans le réel absolu de la mort. Ainsi cette affaire n'est pas un chapitre de plus dans l'horreur des guerres. Ce qu'elle a d'unique concerne le nom, l'identité. Et ce n'est pas pour rien si des Etats, comme la Pologne, qui ont livré leurs Juifs pour le massacre, les ont comptés après leur mort au nombre de leurs propres victimes: effacer le mot juif pour intégrer la victime épurée de son nom: cet effacement du nom est un écho de celui qu'ont visé les Allemands.

L'enjeu de ce meurtre: pour la première fois dans l'histoire, un peuple, l'Allemand, prenait pour fétiche un autre peuple. L'acte fétichiste pétrifie une valeur dans un corps inerte, ici un nom dans un corps mort, mis au feu ou en lieu sûr. (Dans d'autres cultures, le fétiche est au seuil du royaume des morts, aux portes de l'au-delà, mais c'est un objet, parfois un être vivant; jamais un peuple, c'est-à-dire toute une culture.) Le mot juif fut donc morbidement sacralisé; par Allemands interposés, l'Occident s'est servi des Juifs pour se refaire un Dieu sur leur dos. Ils avaient déjà apporté Dieu, et payé pour ça; là, ils l'apportaient dans leur seul nom, et le payaient de tous leurs corps. Dans ce fétichisme massif.

Pour l'Occident chrétien, ce fut un rappel du geste christique: les nazis rassemblaient ce peuple juif comme un seul homme pour lui mettre une croix dessus. Ils furent les adorateurs horrifiés de cette croix-là.

Reste à comprendre pourquoi l'Occident chrétien a laissé faire. Parmi les cent raisons que nous étudions, il y a celle-ci: ils furent comme fascinés par la perfection de cette mise en croix.

Déjà le christianisme est un perfectionnement du judaïsme - il en est l'accomplissement, grâce à l'homme-Dieu christique. Il est normal qu'il en veuille aux Juifs, consciemment ou pas, de maintenir sur terre une imperfection vivante dans leur rapport avec Dieu, un inaccomplissement têtu, un ratage entre parole et réel, un écart étrange entre nom et corps. Certes, le christianisme, fort de sa perfection, de sa rédemption, aurait pu être plus généreux, fermer les yeux sur l'imperfection judaïque; la pardonner, en quelque sorte. Mais ce n'est pas simple: des êtres vivants et concrets, donc imparfaits, pardonnent mal à d'autres vivants l'imperfection qui leur rappelle la leur. Il faudrait pour cela reconnaître et assumer leur propre imperfection, dont la  Rédemption , en principe, les débarrasse. Ce serait renoncer à l'idée qu'ils ont déjà été sauvés; et considérer que c'est dans leurs actes et leurs dires qu'ils se sauvent ou qu'ils déchoient. Ce n'est pas facile; mieux valait fermer les yeux, se concentrer sur l'idéal rédempteur, laisser les nazis accomplir en cachette cet achèvement réel et fascinant du judaïsme, qui marque mieux l'achèvement symbolique plutôt précaire. A croire qu'un doute s'est élevé sur l'achèvement symbolique - définissant le christianisme (où un corps d'homme, à la place du Nom divin, comblait enfin le trou de l'Alliance...)

En fait, il y eut une sorte d'oscillation, entre d'une part la certitude d'être sauvé (ce qui mène à rejeter les responsables des ratages du Salut); d'autre part l'insécurité devant le vide du Nom, le doute sur la réalité du Salut; d'où le besoin de le réitérer, de le repasser à l'acte en crucifiant ce corps-nom qui le rappelle. En somme, l'Occident chrétien avait comme perdu le contact avec l'acte qui le fonde, la mise en croix rédemptrice; et il s'en est offert une autre. (Tout comme certains se sont offerts un inconscient, un refoulement massif, autour de cette affaire.)

Le christianisme (et de nos jours l'islam) sont-ils plus sûrs de leur perfection, jusqu'à renoncer à en chercher des preuves réelles? C'est ce qu'on peut leur souhaiter. Et que "juif" cesse d'être pour eux le non-dit de leur origine; la trace gênante qui l'a marquée.

Pour être plus précis: les nazis voulaient mieux que l'effacement du Nom; ils voulaient un Nom mort, un Nom juif exsangue. C'est qu'ils ont prévu un musée juif à Prague pour montrer plus tard les objets de culte de ce peuple disparu. Ils voulaient donc détruire la vie du nom, le Nom en tant que des corps en répondent; en effaçant les corps dès qu'ils sont marqués par ce Nom. C'est comme tel que ce Nom fut tabou; et que sa charge de tabou a été relancée.

En un sens, les Juifs ont à se faire pardonner d'avoir amené au monde ce livre et ce Dieu qui a tourné tant de têtes (la leur aussi, bien sûr) et qui souligne les impasses, voire les empêtrements de la chair et du verbe, du corps et du nom, pour tout un chacun, qu'il soit "sauvé" ou pas.

Mais ils auront aussi à se faire pardonner le Meurtre qui les a visés, réellement, et qui fit d'eux l'occasion pour que s'étale, outre la veulerie ordinaire, le fait que le christianisme ne croit pas assez au salut qui le fonde, pour pardonner à ses origines juives de refuser d'être sauvé, de persévérer dans le manque, dans l'insuffisance, et de révéler ainsi l'insuffisance humaine et ses vivantes métamorphoses. (Très peu de Réussis croient assez à leur réussite pour pardonner le ratage qu'ils pensent avoir surmonté, quand ce ratage chez d'autres rappelle le leur...)

Se faire pardonner aussi d'avoir fourni au monde, dans le corps de leur nom pétrifié, sacralisé, un second Rédempteur qui, comme le premier, ne voulait pas mourir. ("Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?...)

Et aux exterminateurs, peut-on pardonner?

Des individus peuvent accorder leur pardon ou le refuser; mais l'acte lui-même, en tant que meurtre du Nom, ne donne lieu ni au pardon, ni au refus du pardon. C'est là, implanté au coeur de l'être et de la langue. Il faudrait que la langue entière s'émeuve, se dresse et crie le mot qu'ils voulaient lui arracher, ou leur pardonne d'avoir tenté cet arrachement. C'est une scène impossible, tout comme l'acte en question.

Allons plus loin. L'enjeu était le dernier Juif, il devait refermer sur lui, avant de partir en fumée, la porte de toutes les impuretés, et emporter avec lui le symbole même de ce qui entame l'origine - source de vie pour ceux dont c'est l'origine; donc emporter le symbole de ce qui entache la vie, et qui est quoi? la mort. Les Juifs étaient chargés d'emporter avec eux... la mort; comme ça, on allait enfin vivre, d'une vie flambant neuf, totale, sans ces traces de mort qui font rater les grands élans d'épanouissement.

Dans un fantasme courant le Juif est à la place de la lettre, ou de l'interprète, ou de la vérité; ou à la place du mort (quand vérité et mort s'identifient; quand la loi est lettre morte). Cette place du mort lui fut présupposée même dans les discours indignés contre ses persécuteurs. C'était horrible quand même de les gazer par millions. (Sous-entendu: la persécution ou la mort ne font pas question, mais pourquoi cette mort-là?...). Tel juif pendant la guerre avait-il sauvé sa peau? C'était donc au détriment de ses "frères" qui mouraient tous. Et c'est souvent le bonhomme moyen, qui de la guerre a surtout connu des "privations" alimentaires, qui émet ces jugements de vie et de mort[2].



[1]. Dans la tradition biblique, le Dieu des Juifs - innommable - s'appelle le Nom. Et selon Isaïe, il a promis à son peuple "une main et un nom" (YaD vaSHéM; c'est aussi le nom du monument à la mémoire de l'Holocauste). L'esprit de l'Alliance avec ce Dieu est de maintenir un écart entre le nom et le corps; leur confusion ayant valeur d'idolâtrie (incarnation du Nom).

[2]. Jugements que l'on retrouve aussi chez des bonshommes pas si moyens: Lacan, quand il évoque le comité des premiers psychanalystes (tous juifs), déclare avec un mépris non déguisé que pendant la guerre ils ont tous échappé aux camps (leur place, de droit, y était donc marquée?). Qu'un tel mépris leur vînt d'un rescapé des camps, passe encore, mais d'un médecin bien français que la guerre avait épargné?...

27 janvier 2009 | Lien permanent

Le désir dans les pièces de Shakespeare

En lien avec le spectacle

MESURE POUR MESURE

Shakespeare / Jean-Yves RUF

RENCONTRE

SAMEDI 22 NOV à 17 h

Le désir… dans les pièces de Shakespeare

 avec

Daniel SIBONY, écrivain, psychanalyste ;

Jean-Yves RUF, Jean-Michel RABEUX, metteurs en scène ; André Markowicz, traducteur

à la MC93 Bobigny – Salle Christian Bourgois

1, bd Lénine 93000 Bobigny Cedex

métro : Bobigny-Pablo Picasso

Réservation: 01 41 60 72 72

                        

                      

19 novembre 2008 | Lien permanent | Commentaires (0)

Droits de l'homme

A l'UNESCO:

Pour des informations supplémentaires suivez le lien:

www.unesco.org/shs/fr/philosophy

17 novembre 2008 | Lien permanent

Conférences-débats à venir

Conférences-Débats de Daniel Sibony

Novembre-Décembre 2008

12 novembre 2008, mercredi, 20h30 - Le rire par delà Freud et Bergson, Hôtel de l'Industrie, 4 place Saint-Germain-des-Prés, 75006 - Paris.

16 novembre 2008, dimanche, 16h30 - 13ème Salon des écrivains du B'naï Brith, Signature de livres - Mairie du XVIème, 71 av Henri Martin, 75016 Paris.

19 novembre 2008, mercredi; 15h30 - Rôle du fantasme dans la formation du jugement, Tour Descartes, IBM Forum, Paris-La Défense, 03 83 94 22 47, dans le cadre des journées de la FN3S (Fédération des services sociaux spécialisés de protection de l'enfance et de l'adolescence en danger), sur la formation du jugement en assistance éducative.

20 novembre 2008, jeudi, 17h30 - Droits de l'homme, identités et diversité culturelle, salle 9 à l'Unesco, Place Fontenoy, 75007 Paris - dans le cadre d'une Journée mondiale de la philosophie.

22 novembre 2008, samedi, 17h - Le désir dans Shakespeare - MC93, 1 bd Lénine, 93000 - Bobigny, 01 41 60 72 60.

24 novembre 2008, lundi, 15h - Comment se reconstruire après la maltraitance. Association "Miléna", 10 av de Constantine, Grenoble, 04 76 29 10 21.

4 décembre 2008, jeudi, 19h30 - Spécificité de chaque monothéisme, Centre communautaire de Paris, 119 rue de Lafayette, 75010-Paris, 01 53 20 52 52

17 décembre 2008, mercredi, 20h - La jouissance sexuelle, Hôtel de l'Industrie, 4 place Saint-Germain-des-Prés, 75006 - Paris.

18 décembre 2008, jeudi, 18h - Diriger aujourd'hui, Ecole normale supérieure, rue Ulm, 75005 Paris.

Infos: écrire à contact@danielsibony.com

07 novembre 2008 | Lien permanent

"Droits de l'homme" à l'Unesco

Dans le cadre de la journée mondiale de la philosophie

à l'UNESCO à Paris

Conférence sur le thème:

Droits de l'homme, identités et

diversité culturelle

         Avec:

* Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, Professeur des Universités

* Jean-Claude Ameisen, Directeur de recherche en biologie à l'INSERM, Membre du comité national d'éthique

* Jean-Claude Milner, linguiste, écrivain, Professeur des Universités

         Il s'agira de réfléchir dans plusieurs directions au problème suivant:

         Comment passe-t-on de l'identité minimale définie par

la Déclarations

des droits de l'homme aux tensions identitaires qui se déroulent sous nos yeux avec l'apparence de l'inéluctable?

La conférence aura lieu à l'UNESCO, salle IX

le jeudi 20 novembre

à 17h

L'invitation par mail sera exigée à l'entrée.

07 novembre 2008 | Lien permanent

Le séminaire 2008-2009

Année 2008-2009 Les Conférences de Daniel Sibony reprennent cette année sous le titre: Histoires de corps Il s'agit de penser des événements-corps; du rire, des larmes et d'autres émotions. Il y aura 9 conférences: * LE RIRE par delà Freud et Bergson, le 12/11/2008 * LA JOUISSANCE SEXUELLE les secrets du "rapport", le 17/12/2008 * LA PROCRÉATION AUJOURD'HUI ses nouveaux problème, le 7/1/2009 * SOUFFRANCE ET DOULEUR la question du sens, le 4/2/2009 * ÉMOTIONS actifs et passifs du corps, le 11/3/2009 * VIEILLESSE ET MORT à l'ère de la biotechnologie, le 29/4/2009 * CORPS ET ÂME l'espace entre-deux-corps, le 13/5/2009 * CORPS ET TECHNIQUES gestes et gestion, le 17/6/2009 * QUESTIONS D'ÉTHIQUE des éthiques en vogue, le 1/7/2009 Les conférences auront lieu à L'Hôtel de l'Industrie, 4 place Saint-Germain des Près, à 20h. Chaque séance sera suivie d'un débat d'une demi-heure sur le thème: ACTUALITÉ et NON-DIT Entrée: 10 euros Information: 01 45 44 49 43 - contact@danielsibony.com

07 octobre 2008 | Lien permanent

Patrimoine spirituel

A la Journée du patrimoine, journée des longues queues près des palais, des monuments, moi aussi j'attendais mon tour, c'était pour voir les orchidées du Luxembourg qui ne sont pas encore en fleurs. Comme je n'avais ni texte à lire, ni voisin abordable, j'ai donc rêvé à cette idée de "portes ouvertes", et ce dans toute l'Europe, semble-t-il. Cela m'a conduit à une notion plus élargie du patrimoine.

Car bien sûr, il y a le patrimoine matériel, fait de temples et de palais, de monuments et de sculptures, de villages et de lieux singuliers. Ce serait du reste une bonne chose si en même temps tous ces lieux étaient ouverts, et que toute la planète en jouisse le même jour, au décalage horaire près. Ma rêverie m'a rappelé que l'idée de faire une croisade s'est imposée au Moyen-Age quand les portes du Saint-Sépulcre furent fermées aux chrétiens par le pouvoir en place à Jérusalem. Du coup, ils sont devenus furieux et ils sont venus de loin défoncer toutes les portes.

Mais il y a le patrimoine spirituel : les grands inventeurs et créateurs, et pourquoi pas les créateurs de religions? Pourquoi celles-ci ne feraient-elles pas de leurs grands hommes le patrimoine de tous? Prenons déjà le Dieu biblique: il a d'abord "parlé" aux Hébreux et à Moïse. Mais d'autres l'ont aussi entendu; il leur a aussi "parlé", même à travers sa vieille Bible. Donc il appartient à tous, même si son "premier" peuple a des liens particuliers avec lui, des liens qu'il gère à sa façon, d'ailleurs très diversifiée. De même, Moïse ou Jésus appartiennent à tous; chacun peut en parler comme il peut. De même pour Mohamed, le Prophète de l'Islam, la plus récente des religions monothéistes (certains de ses fidèles croient qu'elle est la première, pourquoi pas? libre à eux, c'est leur croyance). Mais leur grand homme lui appartient à tous; comme Bouddha ou Jésus ou Moïse.

Cela tire à conséquences, car si ces êtres d'exception appartiennent au patrimoine de l'humanité, tout humain peut en parler, c'est sa façon de mettre en acte son lien avec le patrimoine, sa façon de le faire vivre. S'il en parle mal, d'aucuns peuvent le critiquer, mais sûrement pas le sanctionner ou le faire taire. Ils peuvent seulement dire que leur façon à eux d'en parler est tout autre.

Bien sûr, des groupes ou des peuples ont ancré leur identité sur l'un de ces hommes (Mahomet, Moïse, Jésus, Bouddha…). C'est leur droit. Mais peuvent-ils réduire le grand homme en question à cette identité collective? Ne serait-ce pas le soustraire au patrimoine de l'humanité? La gestion qu'ils font de lui leur donne-t-elle sur lui un titre de propriété? Bref, je ne nie pas que des foules puissent s'approprier Jésus ou Mohamed, mais il y a dans ces êtres une part d'inappropriable qui fait d'eux un patrimoine de tous.

Et chaque groupe ou peuple qui fonde son identité sur l'un d'eux, est forcé de vivre un partage: il doit faire la part entre son identité à lui, fondée sur tel grand homme, et l'aspect de ce grand homme qui appartient à tous, qui déborde cette identité. En reconnaissant ce partage, une masse reconnaît qu'elle apporte à l'humanité son héros, quitte à ce qu'elle en profite par ailleurs, dans son style propre et sa culture particulière.

Une des conséquences est que certains peuvent rire de ces grands hommes puisque rire est un aspect de la relation humaine. En faisant des caricatures de l'un ou l'autre de ces êtres d'exception, des individus ne font qu'exercer leur droit de jouir du patrimoine commun, à travers ces êtres qui sont à toute l'humanité; sachant que même dans le rire moqueur il y a la joie d'exister - avec cet être qui nous fait rire. N'oublions pas que dans la Bible, Abraham et Sarah ont ri de Dieu, d'un rire joyeux, moqueur et incrédule tout à la fois, puisque Dieu promettait à ce couple de vieillards rien de moins qu'une naissance.

Cette idée de patrimoine spirituel diffère du discours lénifiant selon lequel "nous sommes tous dans la même quête spirituelle". L'enjeu est plus précis: il y a un patrimoine spirituel de l'humanité, qui est de fait intangible (personne ne peut le détruire), qui est accessible à tous, et dont chacun a le droit de profiter comme il l'entend. Il serait comique qu'un peuple donne à l'humanité un grand homme tout en posant des conditions sur la façon d'en parler. Ces conditions annuleraient le don; le don que chacun reçoit et dont il peut relever le défi. Car tous ces grands hommes parlent aux autres humains et leur offrent de réagir. Bien sûr, quand on entre dans un bâtiment classé, il faut bien se tenir, mais ces grands hommes ne sont pas des bâtiments, on n'entre pas en eux, on parle avec eux.

Qu'en pensez-vous? Au fond, l'idée est simple: si un lieu où un grand homme est classé patrimoine de l'humanité, il a beau "appartenir" à tel pays ou à tel peuple, il y a dans cette appartenance une porte ouverte, ouverte à toute l'humanité.

28 septembre 2008 | Lien permanent

Une pièce d'Attali sur les nazis

La pièce de J. Attali, Du cristal à la fumée, mise en scène par D. Mesguish, restitue une réunion entre les grands chefs nazis après "la nuit de cristal" en vue de préparer l'Extermination des Juifs.

L'intérêt de ce spectacle est qu'il étale de l'abjection à deux niveaux. Celle des nazis bien sûr, dont la pièce reproduit mot à mot les propos. L'abject, c'est ce qui mélange ensemble dans un même massacre le verbe et la chair, le nom (juif en l'occurrence) et les corps qui, pour en répondre, partiront en fumée. Ce meurtre du Nom dans le Corps de tout un peuple s'appelle aujourd'hui la Shoah.

Mais il y a une autre abjection dans l'énorme malaise que l'on ressent. Car enfin, que signifie d'en avoir fait ce spectacle qui nous assène des choses connues - l'horreur nazie - comme si c'était la première fois? comme pour nous la révéler? Ou bien on nous en donne lecture (c'était un peu le cas: des acteurs disaient le texte de façon "expressive") et cela ne nous apprend rien, si ce n'est que l'auteur jouit sur notre dos du fantasme de nous l'apprendre ou de nous imposer le respect pour sa haute commémoration; ou bien on en fait une œuvre, une création, mais alors on y ajoute quelque chose, et ce n'était pas vraiment le cas. Or on ne peut faire œuvre avec de tels contenus qu'en donnant quelque chose de soi, qui soit nouveau et qui transmette un peu de vie même à travers la catastrophe. Et on en était loin: le texte reprend mot à mot une scène historique - verbatim, spécialité de J. Attali, auteur de cinquante livres dont beaucoup sont des reprises; et la mise en scène n'offre aucune innovation, ne montre rien de plus que des acteurs déclamant ce texte avec conviction, celle qui fut sans doute la leur: mise en scène réaliste donc, classiquement théâtrale, représentative - quoi qu'en dise D. Mesguish qui pense avoir fait autre chose que de la représentation.

Et c'est là qu'on frôle l'abject: car le double auteur du spectacle supplée à son manque d'inspiration côté créatif en prélevant sur notre souffrance, celle d'entendre ça pour la nième fois, sans autre effet que cette souffrance intacte, qui était acquise d'avance; l'auteur du spectacle n'a pas eu à la susciter, même pas, elle était là, elle attendait, elle lui était offerte dès le départ pour qu'il en fasse quelque chose. Et de n'en avoir rien fait, si ce n'est peut-être de s'en attribuer le mérite, de paraître la provoquer pour la première fois par ses "révélations", l'auteur nous la confisque. Les mots qu'il a recopiés de ce compte-rendu de séance, il les touille avec notre chair mortifiée pour produire l'illusion d'une œuvre. C'est cela qui est abject. Et l'auteur veut gagner sur tous les tableaux: il mise sur la réalité de la scène pour nous empêcher de la juger comme œuvre; et qu'elle passe pour l'œuvre de cette réalité, alors que par elle-même elle n'en a pas. Il demande aux acteurs de ne pas venir saluer à la fin, "donc" ce ne sont plus des acteurs; ils deviendraient les personnages réels qu'ils jouent. Et nous, nous sommes du même coup effacés comme spectateurs; nous sommes des témoins écrasés, figés et impuissants; empêchés de dire que c'est mauvais car le sujet est trop sacré. Ce coup de matraque sur nos têtes est censé tenir lieu de choc éthique ou esthétique.

Pourtant, on peut comprendre qu'un écrivain, dont on nous dit qu'il "reconstitue" la scène (il l'a simplement recopiée), cette scène d'un débat houleux entre chefs nazis, peut vouloir la faire connaître. Pourquoi pas? Il faut bien transmettre. Mais c'est là qu'une exigence éthique s'impose: il faut qu'il donne quelque chose de nouveau, d'original, sorti de sa chair et de son cerveau pour nous sortir, nous, de cet écrasement où il nous met. C'est aussi ce qui distingue l'acte vivant de témoigner, d'un matraquage au nom du devoir de mémoire. Ce compte-rendu de séance est digne de figurer dans une Fondation de la Shoah ou dans d'autres archives; c'est de le "monter" ou de monter dessus pour l'asséner qui est indigne.

La Shoah est un énorme tas de cadavres partis en fumée, et quand un quidam monte dessus pour nous apprendre que c'est affreux, immonde, inhumain, etc., c'est sa jouissance qui d'abord nous interpelle, la jouissance qu'il se paie sur le dos de ces morts et sur notre souffrance; s'il n'y apporte pas de lui, une part de création vivante.

Certes, on dira qu'il y a apporté ce qu'il avait de plus précieux, son symptôme, de recopiage en l'occurrence; et le symptôme d'un homme, c'est ce qu'il a de plus vrai. Mais ça ne fait pas le poids, tout simplement.

Au fond, que voulait-on? Nous indigner contre les nazis? Nous faire surmonter notre résistance à les vomir? Ou nous montrer leurs chefs tournant autour de l'Extermination sans oser le dire tout haut? Mais voilà, mis à part le petit plus d'abjection qui s'ensuivrait, l'idée est fausse: ces grands chefs nazis savaient ce que voulait Hitler; eux avaient bien lu (et prenaient au sérieux) Mein Kampf où c'était dit en toutes lettres.

18 septembre 2008 | Lien permanent | Commentaires (1)

L'annonce d'une conférence...

Dans le cadre du Festival des Cultures méditerranéennes

***

Daniel Sibony

donnera une Conférence à Paris, Mairie du IVème, Place Boudoyer

le vendredi 27 juin 2008 à 17h00

"Entre-deux-langues,

exil,

et faille identitaire"

L’entrée est gratuite. Les réservations seront à retirer à partir du 2 juin

au Café des Psaumes, rue des Rosiers 75004 Paris.

http://www.danielsibony.com

06 juin 2008 | Lien permanent

Ce soir ou jamais

http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr/index-fr.php?page=emission&id_rubrique=314

Daniel Sibony a participé à l'émission: "Les neurosciences et la révolution du cerveau".

06 juin 2008 | Lien permanent

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