Daniel Sibony

Ne pas se reduire à ce-qu'on-est
www.danielsibony.com

Présences

 

  Je rentre de l'enterrement d'un voisin, pas vraiment d'un ami - nous nous croisions simplement tous les jours puisqu'il habitait à cent mètres, avec le même salut poli, distant, entendu. Et voilà, on vient de le mettre en terre, de l'inhumer (je suppose que c'est in-humus, retour à l'humus premier), et de retour chez moi je passe par sa petite rue, je sens sa présence qui manque, son absence vivante, qui résonne très fort avec l'autre absence, celle qu'il avait lorsqu'il était là.

Sur le chemin, j'ai croisé une dame qui m'a parlé de son cousin, que j'ai connu aussi, qui est assez jeune mais qui passé alzeimer. Et je comprends après-coup que les efforts obsédants qu'il avait pour dire de longues phrases qui paraissaient vouloir s'accrocher à de solides raisonnements, ces efforts n'étaient peut-être que son ultime résistance à l'avancée de la maladie. Ce doit être affreux de voir venir peu à peu la grande Perte de Mémoire et de n'y pouvoir rien; de constater qu'on a beau s'accrocher à de longues phrases, elles finissent toutes par donner dans l'abîme.

Et je me dis qu'il y a toutes sortes de morts: celle du corps qui disparaît, inhumé, celle de l'esprit qui se perd, laissant le corps livré à ses mouvements inanimés, celle du coeur ou de la pensée (que de gens ont gardé "tous leurs moyens" et ne pensent pas). Et il y a la "mort sociale" qu'on inflige à ceux qui étaient en place et qu'on met au placard ou sur les bas-côtés, qui restent sans emploi, sans fonction, sans aucun rôle à jouer; on les laisse pour morts alors qu'ils sont encore vivants. Affreux, d'être enterré comme un mort alors qu'on est encore vivant mais qu'on n'a pas les moyens de le dire aux autres, de les en convaincre.

Toujours en revenant vers mon bureau, je croise une femme qui attend au feu rouge, je la connais, elle est médecin, la soixantaine bien avancée. Naguère encore, son visage fripé trahissait l'avance de l'Age, terrifiante pour elle, et le ratage de ses liftings successifs. Eh bien là, elle a dû trouver le bon chirurgien, il a repris "tout ça", de sorte qu'elle a vraiment l'air d'une femme de quarante ans; pas une ride. Quand je l'ai abordée en disant: "Mais qui est donc cette jeune femme de ma connaissance?...", elle a roucoulé de plaisir. Je ne sais pas s'il y a quelqu'un derrière son masque lisse, mais après tout, il donne tous les signes extérieurs de la présence. Et moi j'y ressens une énorme absence.

Alors j'arrive à mon bureau et je me réfugie sur une feuille de papier où je me mets sous les ailes de l'autre Présence, la vraie, et je tente d'écrire ce qu'elle me dit.

 

13 novembre 2009 | Lien permanent | Commentaires (0)

A l'occasion de la mort de Lévi-Strauss

A l'occasion de la mort de Lévi-Strauss

voici, un extrait du roman:

Marrakech, le départ

où le narrateur, venu à Paris vers l'âge de 13 ans découvre Lévi-Strauss via Tristes tropiques à 15 ans:

(p. 207) - C'est vrai, je suis venu en France dans un état de grande douceur et de révolte intégrale; dans un amour de la loi et une totale méfiance envers ceux qui l'appliquent. Très marqué par Marrakech où j'ai vu de tous côtés ceux qui jouissaient sur notre dos au nom de la loi, et souvent au nom de Dieu.

A la fin de la seconde, j'ai tous les prix (sauf en gym), une bonne douzaine de livres que j'ai choisis avec le prof lors d'un achat pour toutes les classes. L'un d'eux, Tristes tropiques, était dur, mais je me suis forcé: "Vas-y, les tribus d'Amazonie, c'est là qu'est le secret. C'est bien au-delà de Marrakech…". Cette connaissance supérieure, j'étais sûr qu'elles l'avaient. Mais d'où ça leur est venu? La question m'est restée dans la gorge, sans réponse. Quelques mois plus tard, un dimanche, je reviens de Boulogne rendre visite à mes parents, et le long de la Seine, je vois chez un bouquiniste ce nom bien en vue: Lévi-Strauss. (Je croyais être seul à le connaître.) Je bondis comme si c'était un de mes intimes qu'on exhibait. Comme je ne peux pas acheter le livre, je m'installe dans un coin pour le lire: c'est affreusement difficile, mais pas question de lâcher. Après tout, si je lis en hébreu comment l'agneau ou la colombe du sacrifice doivent être préparés, je dois pouvoir lire ces choses barbares mais, paraît-il, essentielles. Déjà le titre est du chinois: Anthropologie structurale… Je m'obstine, j'avance comme dans une forêt pleine de lianes - des "filiations", des "structures" (c'est quoi, ça?). Et le soir, je repars énervé, frustré. Je suis resté quatre heures sur un caisson. J'ai quand même l'impression d'avoir accroché une idée, une idée floue et bizarre qui m'est restée, sur le "secret" de la parenté. Ce secret c'est qu'on dit: voilà ceux qu'il faut épouser. Alors que chez nous, dans notre petit monde biblique, on dit le contraire: voilà ceux qu'il ne faut pas épouser, ceux dont il ne faut pas "dévoiler la nudité". Je connais par cœur le passage de la Torah qui aligne les interdits, les femmes interdites. Et toutes les autres sont permises; toutes les femmes, sauf quelques unes, on peut les approcher, peut-être même les toucher, si elles veulent bien. Il se trouve qu'elles ne veulent pas, je ne sais pas pourquoi, toujours pas. Mais l'idée qu'on doit épouser certaines pour faire "circuler les femmes" m'a sidéré. Alors j'ai douté de ces tribus lointaines: elles ne détiennent peut-être pas le secret de l'homme, le secret de ce que nous sommes. Oui, d'où ça leur viendrait? Puis j'ai glissé dans l'excès inverse: ces tribus, c'est des pauvres gens qui essaient de survivre en se racontant des belles histoires qu'on appelle des mythes. Nous aussi on s'en raconte, notre Livre en est plein, mais nos histoires ont mieux marché, voilà tout. Bref, j'abandonne cette affaire - la "structure" de l'humanité, rien que ça. J'imagine mon père en djellaba noire, et un jeune passe, un des leurs, qui lui fait sauter son tarbouch, et un "anthropologue" vient dire que ce n'est pas bien, qu'on a tous la même structure; et l'autre dirait comme moi: c'est quoi, la structure?... Et on y est soumis d'avance ou il faut s'y soumettre?

Oui, je laisse tomber cette histoire, d'autant qu'à la maison Le Capital m'attend, j'en suis au premier volume et je veux savoir de toute urgence la quantité de plus-value qu'il y a dans une toile de coton.

06 novembre 2009 | Lien permanent | Commentaires (2)

Lieu d'étude bibblique 2010

 

 

Lieu d'Étude Biblique

(LÉB)

 

Il fonctionnera à nouveau cette année 2009-2010 avec

 

Daniel Sibony

 

et comportera 7 séances de 2h chacune

ainsi qu'une journée en mai

 

Objet de l'étude:

 

LES DERNIERS PROPHÈTES

Isaïe, Jérémie, Ezéqiél et les douze "petits prophètes"

 

 

Pour connaître les conditions et s'inscrire, il faut envoyer une lettre de motivation - indiquant les actuels centres d'intérêt - à l'adresse:

 

contact@danielsibony.com

 

 

Nombre de places limité

Le groupe commencera le

mercredi 25 novembre 2009 à 20h

06 novembre 2009 | Lien permanent | Commentaires (0)

Youtube.com/Daniel Sibony



Vous pouvez consulter les clips de présentation des livres

 de Daniel Sibony sur:

 

www.youtube.com/danielsibony

05 novembre 2009 | Lien permanent | Commentaires (0)

Conférences 2009

 

 

 

 

Conférences 2009

 

 

 

Mardi 10 novembre à 20h30: Singularités de la transmission juive, Centre Medem, 52 rue René Boulanger, Paris 10è - 2ème étage.

 

 

Samedi/dimanche 15 novembre: L'Evangile comme midrash. (Conférence non publique; le texte en sera publié).

 

 

Mercredi 18 novembre 20h: Questions d'éthique, Début du Séminaire - Hôtel de l'Industrie, 4 place St Germain des Prés, Paris 6è

 

 

Mercredi 25 novembre, 20h: Le prophète Isaïe - Début du L.E.B. (Lieu d'étude biblique), Hôtel de l'Industrie, 4 place St Germain des Prés, Paris 6è

 

 

Dimanche 29 novembre à 20h30: Humour et judaïsme au Sofitel Pullman, 8 rue Louis Armand, Paris 15ème

 

 

Mercredi 2 décembre à 20h30 - Une leçon biblique, Centre Edmond Fleg, 6 rue de l'Eperon, Paris 6è.

 

 

Vendredi 6 décembre à 14h, Signature de Marrakech, le depart, au MJLF 11 rue Gaston de Caillavet, Paris 15ème

 

05 novembre 2009 | Lien permanent | Commentaires (0)

Marrakech in Tel Aviv

November 2, 2009

at 8 p.m.

at the French Institute in Tel Aviv

7 Rothschild Blvd.

Bookings: 03-7968000

 

Daniel Sibony

Presents his book

 

Marrakech, the Departure

Novel

Published by Odile Jacob

 

 

Marrakech, the Departure is a first novel filled with memories and sensuality, but also marked by the thoughts of a writer who is mainly known for his essays. Well-renowned psychoanalyst, Daniel Sibony is the author of about thirty works, most of them in the psychoanalytical vein. Like him, his narrator is born in Morocco, in the Medina of Marrakech. And like him, as well, he is a writer. Back to the land of his childhood where he plans to finish a novel, the main character is caught between two inner trips: a love story with a young woman and the outburst of memories, which make him return to the departure point. Brilliantly joining the two narrative streams, Daniel Sibony sinks into a colourful and delicious past filled with beautifully strange words (in Arabic or Hebrew), but also with the feeling that the departure and the finishing lines mysteriously meet and become one.

 (Raphaëlle Rérolle - "Le Monde", July 17, 2009.)

 

    No matter where you come from, if you are sensitive to the questions of identity, exile and a new beginning; if you are not too much into nostalgia only, then this book is really for you. It is a great read.

 

 

    Daniel Sibony: writer, psychoanalyst, author of about thirty novels like: The Challenge of Being – Analysis of Therapies; Creation – Essay on Contemporary Art; Middle-East – Psychoanalysis of a Conflict (Seuil) and Biblical Readings (Odile Jacob).  

 

www.danielsibony.com

 

01 novembre 2009 | Lien permanent | Commentaires (0)

Marrakech, le départ à Tel Aviv

Le 2 novembre 2009

à 20h

à l’Institut Français de Tel Aviv

7 bd Rothschild

Inscription : 03-7968000

 

Daniel Sibony

présentera son livre

 

Marrakech, le départ

Roman

paru chez Odile Jacob

 

 

C'est un premier roman tout imprégné de souvenirs et de sensualité, mais aussi des réflexions d'un homme qui s'est déjà largement distingué par ses essais. Psychanalyste de renom, Daniel Sibony est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages consacrés, notamment, à la psychanalyse. Comme lui, son narrateur est né au Maroc, dans la Médina de Marrakech. Et comme lui, il est écrivain. De retour sur les lieux de son enfance, où il compte terminer un roman, ce personnage se trouve soudain pris entre deux voyages intérieurs: celui de la rencontre amoureuse avec une femme rousse et celui de la mémoire, qui le ramène à son point de départ. Entremêlant habilement les deux récits, Daniel Sibony plonge avec délectation dans un passé tout rempli de saveurs et de couleurs, de mots étranges et beaux (en arabe ou en hébreu), mais aussi du sentiments que le lieu du départ et celui de la destination finissent, d'une manière mystérieuse, par se rejoindre et se confondre. (Raphaëlle Rérolle - "Le Monde" du 17 juillet 2009.)

 

    D’où que vous soyez, si vous êtes sensibles aux questions d’identité, d’exil, de nouvelle vie…, si vous n’êtes pas très portés sur la seule nostalgie, lisez ce livre.

 

 

    Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d’une trentaine de livres dont: L’enjeu d’exister-Analyse des thérapies; Création-Essai sur l’art contemporain; Proche-Orient-Psychanalyse d’un conflit (au Seuil) ; Lectures bibliques (Odile Jacob).

 

 

www.danielsibony.com

01 novembre 2009 | Lien permanent | Commentaires (0)

Marrakech, le départ _ à la Maison du Danemark

15 octobre 2009

à

la Maison du Danemark

142 Champs-Elysées, Paris VIIIème

à 19h30

2ème étage

Daniel Sibony

parlera de son roman

Marrakech, le départ

paru chez Odile Jacob

avec

Ann-Belinda Preis, anthropologue

Soirée organisée par le Service culturel de l’Ambassade du Danemark

Entrée gratuite

Cocktail

www.maisondudanemark.dk

12 octobre 2009 | Lien permanent

Marrakech à l'Espace "Des femmes"

 

20 octobre 2009

 

à l’Espace « Des femmes »

35 rue Jacob, Paris VIème

à 19h

 

Présentation du livre

Marrakech, le départ

Roman

paru chez Odile Jacob

par Daniel Sibony

 

C'est un premier roman tout imprégné de souvenirs et de sensualité, mais aussi des réflexions d'un homme qui s'est déjà largement distingué par ses essais. Psychanalyste de renom, Daniel Sibony est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages consacrés, notamment, à la psychanalyse. Comme lui, son narrateur est né au Maroc, dans

la Médina

de Marrakech. Et comme lui, il est écrivain. De retour sur les lieux de son enfance, où il compte terminer un roman, ce personnage se trouve soudain pris entre deux voyages intérieurs: celui de la rencontre amoureuse avec une femme rousse et celui de la mémoire, qui le ramène à son point de départ. Entremêlant habilement les deux récits, Daniel Sibony plonge avec délectation dans un passé tout rempli de saveurs et de couleurs, de mots étranges et beaux (en arabe ou en hébreu), mais aussi du sentiments que le lieu du départ et celui de la destination finissent, d'une manière mystérieuse, par se rejoindre et se confondre. (Raphaëlle Rérolle - "Le Monde" du 17 juillet 2009.)

 

                D’où que vous soyez, si vous êtes sensibles aux questions d’identité, d’exil, de nouvelle vie…, si vous n’êtes pas très portés sur la seule nostalgie, lisez ce livre.

 

 

                        Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d’une trentaine de livres dont: L’enjeu d’exister-Analyse des thérapies; Création-Essai sur l’art contemporain; Proche-Orient-Psychanalyse d’un conflit (au Seuil) ; Lectures bibliques (Odile Jacob).

 

 

www.danielsibony.com

08 octobre 2009 | Lien permanent

Les conférences de séminaire 2009-2010

 

Année 2009-2010

 

Les  Conférences  de

Daniel Sibony

reprennent cette année sous le titre:

 

Symboles, jouissances, pouvoirs

 

Histoires de corps (suite)

 

 

 

Première séance:

QUESTIONS D'ÉTHIQUE  éthique de l'être, éthiques en vogue

le 18 novembre 2009 à 20h

 

* LE CONTINENT DU FÉMININ pourquoi "noir"? le 16/12/2009

* L’HUMOUR, le 20/01/2010

 

 

Les conférences suivantes auront lieu les 24 février; 24 mars; 21 avril;

26 mai; 23 juin et leurs titres seront annoncés en janvier.

 

Les séances ont lieu à L'Hôtel de l'Industrie,

4 place Saint-Germain des Prés

Paris VIè.

 

        Chaque séance sera suivie d'un débat d'une demi-heure sur le thème:

L'ACTUALITÉ et ses NON-DITS

 

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros

Information: 01 45 44 49 43 - contact@danielsibony.com

site: www.danielsibony.com

08 octobre 2009 | Lien permanent

Conférences en octobre - novembre 2009

 

          *   Mercredi 14 octobre 2009, 21h, une conférence de Daniel Sibony: "Violence, psychanalyse et judaïsme", organisée à Marseille par l'Institut interuniversitaire d'études et de culture juives en partenariat avec le Centre Edmond Fleg de Marseille: http://www.centrefleg.com/agenda-culturel/pop-up-agenda/agenda-oct-09-conference-judaisme.html - dans le cadre d'un cycle de conférences "psychanalyse, dialogue et lien social" - http://www.ch-edouard-toulouse.fr/Psychanalyse-Dialogue-et-Lien.html - : www.univmed.fr/iecj - Retenez votre place au Centre Fleg : 4 impasse Dragon - Marseille, Tél 04 91 37 42 01

 

         *  Jeudi 15 octobre 2009, 19h30, Cocktail, à la Maison du Danemark, Marrakech, le départ, "entre fiction et réalité, entre deux langues..."... 142 av des Champs-Élysées, Paris 8è - www.maisondudanemark.dk - entrée libre.

 

          *    Mardi 20 octobre 2009, 19h, Présentation de Marrakech, le départ à l'Espace des Editions "Des femmes", 35 rue Jacob, Paris 6è -

 

        *   10 novembre 2009, 20h30, Centre Medem, 52 rue René Boulanger, Paris 10è 

  

       *   18 novembre 2009, 20h - Début du cycle des Conférences de Séminaire, avec: Questions d'éthiques - éthique de l'être éthiques en vogue- 4 place Saint-Germain-des-Près, Paris 6è - 01 45 55 49 43

 

         *   Dimanche 29 novembre 2009 de 21h à 22h30, "Humour et judaïsme" - Réserver au 06 60 28 82 82 - haliouab@yahoo.fr - au Sofitel Pullman, 8 rue Louis Armand, Paris 15ème, avec Daniel Sibony, Michel Boujenah, Isabelle Botton...

08 octobre 2009 | Lien permanent

En marge du meurtre de Milly-la-Forêt

Cet article est paru dans Le Figaro du 6/10/09

sans les passages en caractère gras.

 La loi ne doit pas se mettre à son compte.

 

Une société peut punir les déviances, mais les rendre impossibles supposerait qu’elle soit folle ou obsédée. En fait, il y aura toujours des déviants, des tueurs, des gens qui jouissent de violer et de voir leur victime agoniser dans leur jouissance. (Les normaux parlent de petite mort, et eux en font un vrai meurtre; ils sont "accrocs" à l'orgasme absolu où jouissance et mort coïncident.) Pour qu’ils ne soient plus en activité, le bon sens exige qu’on les mette à l’ombre pour toujours. Or ce sont des malades ; donc la loi met des limites à leur emprisonnement, et de façon assez curieuse : après s’être fait payer, en années de geôle, la dette qu’ils doivent au social pour le mal qu’ils lui ont fait, elle veut bien qu’on les soigne. On aurait pu le faire avant, mais il semble qu’ils doivent d’abord «moisir» en cellule pour qu’ensuite on avise.

On croit même avoir la panacée : les castrer chimiquement, oubliant que, pour eux, le couteau peut remplacer leur virilité, que d’ailleurs il « complète ». Outre que cela rappelle à beaucoup les mœurs dites barbares où l’on coupe la main du voleur qui récidive (c’est-à-dire de tout kleptomane), il est clair que le remède ne sera pas purement technique. Une technique résout un problème et en pose plusieurs autres - qui seront « traités » à leur tour d’une façon qui en crée d’autres, etc. En tout cas, c’est aux limites de la loi, ou de son application, que les pervers dangereux comptent sur la souplesse du système et sur son humanité pour rentrer dans le jeu et reprendre du service. En quoi ils ont la même logique que les terroristes : utiliser toutes les ouvertures du droit au profit de leur obsession, qui est de sacrifier l’autre à leur jouissance. Là encore, le bon sens a la réponse : durcir la loi, la rendre féroce. Il semble au contraire plus pertinent, au lieu de laisser croupir en prison des gens qu’on peut soigner, de rendre la loi encore plus souple mais plus présente et plus active : il faut établir plus qu’un dialogue, une vraie dialectique entre la loi écrite, toujours formelle, et la loi orale, c’est-à-dire la parole des juges et des instances d’application (et de l’équipe soignante, quand il y en a).

Ce qui est révélé dans ces moments de crise, c’est un énorme besoin de parole vive et de jugement : les juges, au lieu d’appliquer la loi de façon automatique, peuvent faire preuve de jugement et adjoindre au texte, toujours un peu figé, une parole et une pensée en éveil. En l’occurrence, cet homme qui a déjà violé une mineure s’est acharné à vouloir loger tout près d’elle, lors d’une précédente libération, signe qu’il fallait déjà le soigner vu que son symptôme se révélait plus fort que tout. Or la loi et les directives ont été simplement «appliquées». Le juge d’Outreau aussi n’a fait qu’appliquer. Et c’est lorsqu’on élude ce travail de la pensée et de la parole partagée que l’émotion passe en direct dans l’écriture des lois. La loi écrite n’est pas la vérité, elle est un repère autour duquel on peut parler, penser, interpréter, anticiper les effets, dans un sens d’un plus de vie plutôt que d’un plus de pouvoir. (Le pire étant d’appliquer bêtement les textes pour coincer leur auteur ou montrer ses limites.) Concrètement, à la sortie de prison, on doit faire preuve de jugement quant à savoir s’il s’agit d’un vrai retour à la vie ; et ce jugement, comme tout acte de loi, doit comporter de la rigueur et (pardonnez le mot) de la grâce. Cela ne va pas de soi. Par exemple, la justice à Los Angelès dans l'affaire Polanski est sans grâce aucune: la loi semble impatiente de s'appliquer alors que les trente ans qui ont passé ont démontré que si on l'avait appliquée en son temps, c'eût été à tort: l'homme a été exemplaire, il a payé par trente ans d'exil, la fille a retiré sa plainte... Mais c'est ainsi; il arrive que la loi travaille pour son propre compte alors qu'elle est faite pour faire vivre les hommes et non pour les prendre en otage de son système.

C'est là une rare occasion de réfléchir, une occasion offerte par le hasard. Car il n'est pas fréquent, en principe de récuser un jugement en disant que si on l'applique ce sera à tort; car on le ferait de tout jugement; et qu'est-ce qui permet de dire que "ce sera à tort"? Mais en l'occurrence le temps réel a passé et la preuve est faite, après coup que c'eût été à tort. Et cela peut servir lors de certains jugements à se projeter dans l'avenir, par la pensée, pour se demander si le verdict que l'on impose ne va se révéler faux, injuste...

La grâce implique d’avoir deux poids deux mesures ponctuellement (et non pas constamment), et cela contrarie beaucoup nos lubies égalitaires qui exigent que la vie traite tout le monde de la même façon - ce qu’elle refuse absolument.

En attendant, constatons que nous payons un lourd tribut aux pervers dangereux, à ceux qui sont pris dans un lien total qui prime sur tout, même sur la vie. Une femme ne peut pas courir seule et sans peur dans une forêt et fusionner comme elle veut avec la nature. De même que, homme ou femme, on ne peut pas se promener dans certaines contrées sans risquer l’enlèvement. Tous ceux qui prennent l’avion donnent aussi une heure de leur temps, comme une offrande aux terroristes, pour un peu plus de sécurité. Eh oui, tout le monde doit payer, tant que la loi n’est pas mieux ajustée à son objet vivant ; et pour qu’elle le soit, il faut parfois la secouer, voire la violenter ; mais comme a dit un sage : parfois, l’annulation de la loi c’est sa fondation même. Il l'a dit bien avant qu'un certain Jésus essaie aussi de la mettre en acte.

            Dernier ouvrage paru (juin 2009): Marrakech, le départ, roman, chez Odile Jacob.

08 octobre 2009 | Lien permanent

MARRAKECH, LE DEPART - Roman - Réactions de lecteurs

Réactions de lecteurs:

Raphaëlle Rérolle

"Le Monde" du 17 juillet 2009.

C'est un premier roman tout imprégné de souvenirs et de sensualité, mais aussi des réflexions d'un homme qui s'est déjà largement distingué par ses essais. Psychanalyste de renom, Daniel Sibony est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages consacrés, notamment, à la psychanalyse. Comme lui, son narrateur est né au Maroc, dans la Médina de Marrakech. Et comme lui, il est écrivain. De retour sur les lieux de son enfance, où il compte terminer un roman, ce personnage se trouve soudain pris entre deux voyages intérieurs: celui de la rencontre amoureuse avec une femme rousse et celui de la mémoire, qui le ramène à son point de départ. Entremêlant habilement les deux récits, Daniel Sibony plonge avec délectation dans un passé tout rempli de saveurs et de couleurs, de mots étranges et beaux (en arabe ou en hébreu), mais aussi du sentiments que le lieu du départ et celui de la destination finissent, d'une manière mystérieuse, par se rejoindre et se confondre.

Abner Bagdadi (Los Angelès)

L’essentiel c’est l’esprit ; et ce livre Marrakech, le départ n’en manque pas. Je me suis embarqué dans sa lecture, et je n’ai pu m’en séparer sans aller jusqu’au bout.  Ce n’est qu’au petit matin que j’ai lu la dernière phrase. J’ai eu besoin de regarder longuement le ciel bleu qu’il y avait ce jour-là pour me remettre de mes émotions.

Les mots du livre sont bouleversants, pleins d’humanité, ils disent comment l’âme peut s’épanouir dans un monde que les autres prennent comme un état de souffrance, de pauvreté, et qui souvent ne l’est pas vraiment. La critique des fous de Dieu fait plaisir : des mots justes et subtils qui prennent soin de n’offenser ni les croyants ni les penseurs.

Le narrateur s’offre sans fard, avec une pureté et une humilité qui donnent à rêver. C’est une immense page de l’histoire qu’il nous tend comme une offrande sans accuser personne, pas même le soleil brûlant. Et la partie sensuelle est troublante, elle est comme un chuchotement délicat, une sorte d’aspiration au bonheur qui accompagne furtivement tout le récit  pour aboutir à une explosion rarement décrite avec une telle intensité, qui la rend unique.

Beauté, élégance, générosité de l’esprit.

 

Sonia Schoonejans (Paris)

Lire Marrakech, le départ  a été un plaisir total, celui de l’écriture bien sûr, et de cette joie d’exister qui court tout le long du livre comme le murmure d’un ruisseau clair, limpide, qui donne envie de le faire lire à ses amis, et plus encore à ces plaintifs ou grincheux de l’existence dont on est parfois entouré.

La description de Marrakech, de l’enfance, est pleine de saveurs, d’odeurs, de bruits. L’auteur nous enveloppe d’une douce nostalgie. Et tout ce qui touche au désir (ou au manque de désir) est bien vu.

J’aime aussi les petits messages qu’il fait passer entre (et dans) les lignes, comme par exemple la construction des murailles payée par l’impôt imposé aux non-musulmans, les petites vexations, les grosses injustices, et le rappel que le Maroc avait lui aussi ses colonies - où il s’agissait d’esclaves et non de « protégés ». J’ignorais, et le livre nous l’apprend, que le roi du Maroc avait fini par céder aux pressions de Vichy et que le débarquement américain a sauvé la communauté in extremis de la déportation.

Ses descriptions sont superbes, comme celle du groupe d’études talmudiques et tout ce qu’il dit sur la langue (les mots qui, en hébreu, deviennent poétiques) : je patienterai désormais sans souffrir dans les administrations en sachant que l’orékh rouah (le souffle large) est un attribut divin.

Ses premières expériences « amoureuses » sont hilarantes, écrites avec tant d’humour que je riais toute seule en les lisant. Mais cela devient puissant quand il revient dans sa maison natale. Le livre est animé d’un bout à l’autre par la voix de l’auteur, à la fois joyeuse, curieuse, généreuse, ironique parfois. Et quand l’écriture vain atteint sa vitesse de croisière, elle file, évidente, pour nous offrir ce livre-cadeau comme un acte de vie.

Vive Haïm![1]

 

Claude Tapia (Paris)

Auteur de plus trente ouvrages d’orientation psychanalytique, D. Sibony s’est attaqué dans ses essais à tous les grands problèmes ou énigmes de notre époque : l’amour, le désir, le racisme, la violence, le fanatisme, l’art …. De manière inhabituelle il nous offre ici un roman. La fiction qu’il nous propose se disloque dès le départ pour laisser apparaitre son véritable projet : définir une version toute personnelle de la méthode autobiographique - bien connue en sciences humaines - visant à masquer et dévoiler en même temps les désirs et phantasmes du présent et les lancinants déchirements du passé. En remettant ses pas dans ceux de l’enfant qu’il a été dans les lieux mêmes qu’il a quittés depuis près d’un demi-siècle, il nous livre par bribes et par alternance les constituants d’une culture disparue brassant les cultes, les traditions, les mythes et d’autre part les tribulations d’un adolescent , en quête de repères et de certitudes dans un espace géographique et social escarpé, anxiogènes quoique familiers, cheminant vers le monde des adultes. C’est en cela que le récit de Sibony est plus qu’un roman, plus qu’une autobiographie, plus qu’une enquête anthropologique. Tout cela en même temps, sans doute.

Ce livre témoigne d’un formidable amour de la vie.



[1] . Ce mot hébreu signifie « la vie » ; et c’est le nom du narrateur.

30 septembre 2009 | Lien permanent

Il n'y a pas que la "réal politik"

         J'ai suivi l'élection du Directeur Général de l'UNESCO sans trop d'inquiétude. "Si c'est l'Egyptien qui passe, me disais-je, ce sera un malheur mais qui aura son aspect positif: on verrait en pleine action, sur une scène bien visible, cet homme et ses semblables, ceux qui parlent le même langage que lui; et le monde verrait comment ils pensent, ce qu'ils préconisent, etc." Mais ça, c'est ce qu'on se dit pour ne pas avoir trop mal quand le coup approche. Au fond de moi, j'espérais que le Dieu du Livre ferait, au dernier moment, un petit miracle. Je dis bien: le Dieu du Livre, pas forcément du Livre hébreu, car cet homme avait déclaré "qu'il brûlerait lui-même les livres en hébreu s'il les trouvait dans les bibliothèques". Bien sûr l'hébreu n'est pas une langue quelconque; même les théologiens chrétiens du Moyen-Age disaient que le monde a été créé en hébreu avant que les savants de la Renaissance ne rectifient: il a été en langue mathématique et que nous en venions à penser que  la Création c'est le feu de l'être qui anime toutes les langues... Mais bon, le Dieu du Livre, celui dont tous ceux qui font un livre sont un peu les serviteurs, ce Dieu insituable qui brille dans toutes les écritures lorsqu'elles ont un éclat, lorsqu'elles font une trouvaille, ne pouvait pas rester indifférent. Et pour perdre notre homme, voilà qu'il lui a balancé une femme dans les pattes qui l'a fait glisser. Pourtant l'Amérique était favorable à son élection, elle a dû vendre assez cher son accord à l'Egypte. Israël aussi n'était pas contre, il a dû aussi bien vendre sa voix.  La France était carrément pour; on sait que sur la scène mondiale, elle est encore trop souvent à double face, (si cela pouvait lui donner plus de surface..., mais est-ce le cas?) Bref, la réal politik allait bon train, jusqu'à ce glissement salutaire.

         Voyons plus loin. Le même réalisme politique a vu s'amenuiser l'ambition d'Obama sur le Proche-Orient: il n'a pu obtenir qu'une chose, que les deux adversaires se touchent la main. C'est ce qui arrive lorsqu'on aborde ces problèmes par leur aspect extérieur, alors qu'en dedans il y a un gros volcan spirituel qui demande une autre écoute que "réaliste". Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait rien à faire, au contraire, il s'agit de rendre ce conflit vivable. Et je suis sûr qu'il y aura là-bas souvent la paix; même si la paix définitive se révèle un fantasme. Ce n'est pas si mal: "souvent la paix". C'est comme dans la vie, dans celle de chacun: de grandes étendues paisibles entrecoupées d'explosions, de déchirures, de crises. Que diriez-vous si un expert vous proposait de donner à votre vie une solution définitive pour qu'après vous ayez enfin la paix, pour toujours? Eh bien là-bas, c'est comme dans la vie, c'est même un symbole des conflits intrinsèques à la vie: cassures identitaires, partages de l'origine... Bref, la totale difficulté. Mais c'est paisible en ce moment, très paisible: j'ai passé l'été là-bas, pas une ombre de terroriste. Est-ce que ces gens seraient devenus plus raisonnables soudain? Non, cette sérénité est due au travail méticuleux des forces qui s'occupent chaque jour de combattre le terrorisme. Pour que les autres puissent respirer, être à la plage, se promener, travailler...

         Au fait, ici aussi, en France, on ne parle plus de terrorisme. Serait-ce que ces gens sont devenus soudain très raisonnables? ou serait-ce dû au travail méticuleux qui se fait à la source, surtout en Afghanistan, grâce aux forces américaines et... françaises? Il faudra donc réfléchir en profondeur avant de retirer celles-ci. Il ne faudrait pas que le réalisme superficiel impose sa loi. Le réel est plus caché, voire indicible, mais il est bien réel. Ou si l'on préfère, il n'y a pas qu'une réalité, et le réalisme a plusieurs niveaux.

                                                                 

          Daniel Sibony, vient de publier un roman, Marrakech, le dÉpart, chez Odile Jacob - www.danielsibony.com

25 septembre 2009 | Lien permanent

Marrakech, le départ

mai 2009

Marrakech, le départ

roman

de Daniel Sibony

vient de paraître chez Odile Jacob

 

 

* En librairie le jeudi 7 mai

* Sur France 2, la Source de vie, Josy Eisenberg

le dimanche 10 mai à 9h30 

* A l'Hôtel de l'Industrie, le mercredi 13 mai, conférence de Daniel Sibony: Corps et âme - l'espace entre-deux-corps

* A la librairie "L'arbre à lettres", en bas de la rue Mouffetard, 2 rue Edouard Quenu, Paris 5è

le dimanche 17 mai à 12h, une signature

 

"A l'occasion d'un week-end à Marrakech, un romancier évoque son enfance là-bas, tout en vivant une rencontre amoureuse.

Sur les lieux de ses origines, l'exilé voit remonter toutes les images qui font revivre son enfance et sa jeunesse, entre bien-être et misère, bonheur et détresse, exil et ancrage dans une tradition millénaire où ce qui l'emporte, c'est le désir lancinant du départ.

Daniel Sibony en profite pour lever quelques voiles sur son roman des origines, celles d'un juif né en terre arabe."

 

www.danielsibony.com

30 avril 2009 | Lien permanent

Conférence Histoires de corps du 29 avril 2009

Les Conférences de Daniel Sibony*

 

Histoires de corps

 

se poursuivent

 

 

Thème du mercredi 29 avril 2009 à 20h:

Vieillesse et mort -

- à l'ère de la biotechnologie

 

 

La conférence a lieu à L'Hôtel de l'Industrie

4 place Saint-Germain des Prés.

Entrée: 10 euros; étudiants: 5euros

 

Conférences passées:

* LE RIRE par delà Freud et Bergson, le 12/11/2008

* LA JOUISSANCE SEXUELLE les secrets du "rapport", le 17/12/2008

* LA PROCREATION AUJOURD'HUI ses nouveaux problèmes, le 7/01/2009

* SOUFFRANCE ET DOULEUR la question du sens, le 4/2/2009

* ÉMOTIONS actifs et passifs du corps, le 11/3/2009

Prochaines conférences:

* VIEILLESSE ET MORT à l'ère de la biotechnologie, le 29/4/2009

* CORPS ET ÂME l'espace entre-deux-corps, le 13/5/2009

* CORPS ET TECHNIQUES gestes et gestion, le 17/6/2009

* QUESTIONS D'ÉTHIQUE des éthiques en vogue, le 1/7/2009

 

 

Ces conférences, au contenu inédit, peuvent intéresser en particulier les étudiants (en psychologie, philosophie, médecine, lettres, etc...), et les enseignants, les praticiens (analystes, thérapeutes), les artistes.

 

 

Merci de diffuser cette information autour de vous.

 

 

Pour plus d'informations: contact@danielsibony.com ou 01 45 44 49 43

ou consulter le site internet: http://www.danielsibony.com

 

*Daniel Sibony est écrivain, psychanalyste, philosophe. Derniers ouvrages parus La Haine du désir; L'Enjeu d'exister; Créations - Essai sur l'Art contemporain; Lectures bibliques.

 

 

Si vous ne souhaitez plus recevoir cette lettre, précisez-le en objet en répondant à ce mail.

20 avril 2009 | Lien permanent

Alors, il existe ou pas?

            L'autre jour, j'ai reçu une dure nouvelle en ouvrant le journal: "Le peuple juif n'existe pas". Ça m'a fait un coup, quand même, car je pensais faire partie de ce peuple, et là, on me disait que j'étais tout seul; qu'on était nombreux à être tout seuls en tant que juifs. Mais j'ai encaissé le coup et je me suis dit: pourquoi la nouvelle arrive-t-elle si tard? Serait-elle tombée sur les télescripteurs des nazis, sensibles comme ils étaient aux choses de la science (mais oui, c'est vrai!), ils auraient baissé les bras, leur traque devenait sans objet puisqu'ils visaient, eux, le total des Juifs, y compris des grabataires vivant très loin... Bref, cela aurait épargné 6 millions de vies.

            Mais c'est ainsi, les grandes nouvelles arrivent quand elles peuvent. Celle-là nous vient, semble-t-il, des nouveaux historiens israéliens (ceux-là alors!..), sous la plume d'un des leurs, Shlomo Sand. Elle doit donc être vraie: ces gens sont des "scientifiques", ils veulent appliquer la grille de la "science" même à ce qui lui échappe. Ils veulent de la rigueur. Et au fait, le peuple juif, bien sûr qu'il existe - beaucoup l'ont rencontré, depuis des millénaires, certains se sont même acharnés sur lui pendant des siècles; d'autres ont pris dans son héritage de quoi fonder d'autres religions, d'autres traditions, etc. Cela est vrai, mais nul ne peut nier que ce petit peuple, dès qu'on donne une définition du mot peuple, a la manie de se présenter de travers; de contrarier la définition. Autant dire que, tout en existant, il n'existe pas, pas comme les autres, pas comme il faut. Certes, on peut aussi dire qu'un peuple qui n'existe pas depuis si longtemps fait preuve d'une étonnante longévité; originale en plus, puisqu'il balade son origine d'une génération à l'autre depuis plus de trente siècles. En tout cas, un de mes proches qui rentre d'une tournée dans les pays arabes me dit y avoir souvent entendu dire: ce peuple va bientôt cesser d'exister, car ça fait trop longtemps qu'il existe. On verra bien, rien n'est joué.

            Pour ces historiens donc, ce peuple est une pure "invention". J'aurais bien pris ce mot dans son sens positif, comme on dit qu'Einstein a inventé la relativité ou que Freud a inventé la psychanalyse. Et le peuple juif a peut-être inventé un certain mode d'existence qui, tout en étant très implanté dans le réel de façon efficace et féconde (au point que ça en agace plus d'un), s'enveloppe d'un halo d'incertitude, de précarité, de dissension avec soi-même qui met en doute l'existence. Il est vrai que cette mise-en-doute-de-l'existence est peut-être l'ingrédient nécessaire pour que celle-ci soit plus vivante.

            Cela dit, il y a d'autres existences problématiques qui ne s'en portent pas plus mal. Dieu par exemple - si l'on arrive à dépasser le bas niveau de la question: alors il existe ou pas? Toutes les preuves qu'on a données de son existence sont narcissiques: "Dieu existe, je l'ai rencontré"; ou "je l'ai trahi..." Mais vous qui le dites, est-ce que vous existez? D'autres disent aussi: puisqu'il a laissé faire telle horreur, et telle autre..., alors je lui dénie l'existence; ils le débranchent. Même la fameuse preuve ontologique (Anselme, Descartes...) est narcissique: elle dit que l'idée que j'ai d'un être absolument parfait entraîne forcément l'existence de cet être, sinon, cela contredit sa perfection. Mais n'est-ce pas plutôt la perfection de mon idée que cela contredit? Et si notre idée de la perfection était imparfaite? Pourtant, cette existence précaire de Dieu irrigue toutes sortes de questionnements; et il se peut que l'être-divin, comme perturbation du verbe être, existe ou pas, mais pas-comme-on-croit. Et qu'en plus de ses attributs habituels, il soit aussi... inexistant. Toujours est-il que ceux qui prônent son existence pleine et entière nous assurent que le monde en sera meilleur, et que même notre existence sera mieux fondée. Puisqu'ils le disent...

            Cela nous ramène à Shlomo Sand. J'ai pris son livre, car j'aurais bien aimé savoir "comment le peuple juif s'est inventé", au sens positif du mot - puisque s'il s'est inventé, avec dans la foulée cet incroyable Dieu biblique que d'autres ont tenté de rebricoler - on doit reconnaître que l'invention a bien tenu. Et voilà que le livre de Sand me tombe des mains car il n'éclaire en rien cette énigme passionnante - celle d'un peuple qui chaque fois se redéfinit par sa transmission symbolique. Ce qui intéresse ces historiens c'est d'étudier comment le sionisme moderne, datant de Hertzel, a cherché à se brancher sur l'énergie millénaire du peuple juif pour faire aboutir son projet, la création d'un Etat. Si l'on est malveillant, on peut voir dans ce branchement toutes sortes de manipulations. Et si l'on est plus neutre ou bienveillant, on peut s'émerveiller de voir comment des gens totalement mécréants ont pu prendre appui sur cette intense transmission, sachant que ce qui les obsédait c'était de créer un espace de souveraineté pour les Juifs; partant de l'idée qu'ailleurs ils seraient toujours la cible de l'antisémitisme. On sait qu'au départ certains d'entre eux pensaient faire un Etat juif en Ouganda (!), ne voyant pas que la transmission symbolique, qui a maintenu le peuple juif, inscrivait de génération en génération l'idée d'une Terre d'Israël, faisant de cette région un lieu quasiment "possédé" par cette parole qui traverse des millénaires. Dans la foulée, ils ont même nourri le fantasme d'un homme nouveau, d'un Juif qui rejetterait ses liens avec l'exil, la diaspora, le ghetto, la misère, l'humiliation, le passé, les racines... Et l'homme nouveau qu'ils ont produit, et que j'ai eu l'occasion d'observer il y a longtemps, ayant voyagé là-bas tout jeune, c'est un type d'homme lisse, sans faille et sans exil, si normal et fonctionnel, si pratique et concret qu'il en devient une peu abstrait, coupé qu'il est de ses origines, de sa transmission identitaire (de son identité comme transmission). C'est seulement maintenant que des jeunes là-bas renouent avec leurs racines refoulées, retranchées.

            Ce n'est pas le cas des hommes nouveaux comme Shlomo Sand. Il ne renoue pas avec ses origines, il les nie: ça n'existe pas. Alors qu'il traite d'un sujet très limité (comment les sionistes se sont branchés sur l'idée du peuple juif à des fins politiques?), il croit rétablir une vérité plus générale qui statue sur toute l'histoire: ce peuple est un pur fantasme, une lubie. Mais certains détails résistent, des détails infimes. Tenez, ce monsieur, son père a dû l'appeler Shlomo en pensant comme beaucoup au roi Salomon, c'est-à-dire à l'un des ancrages bibliques du peuple juif. Et lui, il trouve ce peuple purement factice, il a la haine non pas de soi mais de cet acte du père qui l'a ancré dans l'élan millénaire de son peuple. Il fait partie de ceux qui ne cessent de "tuer le père" et d'y échouer, donc de recommencer. Ça les fait un peu exister. Mais quand l'idée de peuple juif les persécute de l'intérieur, ils peuvent devenir méchants et se contredire: par exemple, la place - selon eux - inexistante - du peuple juif, ils veulent l'offrir aux Palestiniens. Est-ce vraiment indiqué?

            Au fond, le peuple juif est une forme d'existence (ou d'inexistence) singulière, identique à sa transmission, et qui, à son insu, offre aux autres peuples le cadeau d'une incessante mise en doute. Sa transmission est faite de coupures-liens, à l'image de cette petite blague: un fils rabbi succède à son père rabbi et se comporte de façon très différente. Les disciples s'étonnent, questionnent, alors il leur répond: je fais comme mon père, de même qu'il n'imitait personne j'essaie de ne pas l'imiter.

            Bref, ces Juifs-narcisses qui nient leur peuple en font partie.

 

 

 

17 avril 2009 | Lien permanent

Marrakech, le départ

Parution début mai 2009

Marrakech, le départ

Roman

Présentation

         A l'occasion d'un bref retour à Marrakech, un romancier y évoque son enfance là-bas, tout en vivant une rencontre amoureuse. Son récit s'inscrit dans l'écart entre les cultures, entre les communautés (l'une d'elle a disparu entre-temps), dans l'espace archaïque où il mène sa vie d'enfant du Livre, entre bien-être et misère, bonheur et détresse, exil et ancrage dans une tradition millénaire. Ce qui le soutient, c'est le rêve lancinant du départ. Départ en France, où il emporte avec lui sa détresse d'origine et son immense désir de vie. Ce tout jeune adolescent découvre la modernité et s'y débat entre Dieu et sexe, culture française et marxisme, amour de la femme impossible et Terre promise invivable, le tout sur fond d'exil intrinsèque; celui-là même où il est né, dans a Médina de la ville qui fut son point de départ.

         Il est venu relire son dernier manuscrit, et c'est sur le dos de ses pages qu'il écrit ce roman inattendu, cette remontée vers l'origine, vers Marrakech, qui est pour lui le point de départ, l'exigence de partir et d'emmener avec lui l'exil où il est né - qui se poursuit se poursuit dans les ruelles de la "ville rouge" où il trébuche à chaque pas sur un passé mouvementé, inscrit dans les "murs". Son enfance est reprise dans la rencontre avec cette femme qui le ramène à un passé violent et actuel, où les thèmes de l'auteur baignent dans la fiction qu'il met en acte.

         L'auteur en profite pour lever quelques voiles sur son enfance de dhimmi dans un beau pays arabe. Il donne à lire cette enfance comme une fiction qui s'irrigue de ses thèmes essentiels: exil, identité en dérive, quête de l'amour et recherche increvable du "divin".

         Daniel Sibony, psychanalyste, auteur de trente-trois essais et d'une pièce de théâtre (La passe) donne ici son premier roman, lui pour qui "toute fiction est déjà lecture d'une autre, etc, jusqu'à la fiction de l'origine, l'affliction immémoriale toujours démentie, le trauma initial qui se cherche une mémoire".

27 février 2009 | Lien permanent

Guerre, politique, et perversion

            On dirait que ces temps-ci la politique mais aussi la guerre vont chercher du côté de la perversion de petits montages en vue d'améliorer leurs performances, d'affiner leurs stratégies.

            Côté guerre, la stratégie de type Hamas, Hezbollah, etc… est d'exposer ses civils, femmes et enfants de préférence, de les faire massacrer pour déconsidérer l'adversaire.

            Côté politique, j'ai vu hier que le chef de l'UMP admirait presque la manif de masse qui aura lieu jeudi: "Les gens ont besoin de s'exprimer, ils sont inquiets, c'est normal. Ce sera très important" (sic). Pendant que les sous-fifres de la droite déplorent cette journée de grève comme du travail "perdu" (!), voilà qu'un homme croit plus subtil d'approuver l'adversaire en vue de le récupérer, si peu que ce soit; de lui monter dessus voire d'adopter son discours pour l'infléchir dans le "bon" sens.

            Ce que signale ce recours aux "trucs" pervers, c'est que les conflits sont plus aigus, plus radicaux, presque intraitables; et qu'en même temps, on cherche la sympathie du Tiers, de l'Arbitre hypothétique qui regarderait la bataille et dont la sympathie ferait basculer la balance.

            Côté guerre au Proche-Orient, le Tiers serait le Public spectateur qui regarde sa télé et qui s'émeut; il irait peut-être s'attaquer à ceux qui ne sont pas du bon camp? Espoir vain, car ledit Spectateur garde aussi toute sa tête; ce n'est pas toujours l'homme viscéral qu'on voudrait manipuler.

            Côté politique, c'est encore plus aléatoire: le Tiers en question a toute chance d'être dans la rue, il fait partie de ceux qui sont lésés, qui manifestent. Et la loi du bon fonctionnement - surtout depuis la Crise - n'a plus de porte-paroles crédibles pour jouer les Arbitres.

28 janvier 2009 | Lien permanent

La paix est si proche

 

            J'avais écrit le texte qui suit en pleine "guerre de Gaza", et la personne chargée de le mettre sur le blog a oublié de le faire. Ce n'est pas plus mal qu'il paraisse aujourd'hui tant les événements de cette région semblent être l'éternel répétition de la même chose. Le voici donc, surtout pour ceux qui me disaient: "Alors? vous n'avez rien à dire sur tout ça?"

 

 

10 janvier 2009

 

La paix est si proche

 

            Les épisodes du conflit du Proche-Orient, plus ils sont différents (le Liban tout récent du Hezbollah n'est pas le Gaza du Hamas) et plus ils se ressemblent. Non pas au sens où ils ramènent aux racines du conflit; car ces racines, personne n'ose en parler, ça fait trop peur, alors que ce serait bien passionnant. On est surtout très absorbé par l'enchaînement du phénomène: 1/ fusées ou attentats-suicides contre Israël, 2/ ripostes de celui-ci, 3/ elle est "disproportionnée" mais on la supporte un certain temps, 4/ puis, les "bavures", on exhibe les victimes, de préférence des enfants, 5/ un cessez-le-feu "s'impose", plutôt bénéfique pour les deux parties; des forces internationales arrêtent le lancement des fusées en échange du retrait des tanks.

            Entre-temps, certains se noient dans l'indignation comme une mouche dans le miel, d'autres méditent sur la nouvelle "nature" des guerres, alors que le constat est clair: les humains ont besoin d'en découdre violemment pour que les deux parties puissent être enfin séparés par des tiers. Les raisons affichées par chacune des parties sont une façon de s'intoxiquer ou d'intoxiquer les autres. Ainsi, il est clair que l'invasion israélienne, mieux ciblée ou pas, n'arrêtera pas les fusées, puisque les lieux de tir sont dans des maisons et qu'on ne peut pas les détruire toutes. De même, en face, ceux qui appellent au djihad et à l'extermination ou qui exhibent les "martyrs" savent bien qu'ils n'iront pas très loin et que c'est une façon de célébrer leur foi et de consolider leur pouvoir.

            Quant au Tiers, qui observe par la lucarne de la télé, il sait prélever sa jouissance dans l'indignation; chacun veut montrer qu'il a plus de cœur que l'autre, mais tous savent qu'il faut un certain avancement dans la violence pour qu'on puisse imposer son arrêt. De sorte que la couverture médiatique commence par être lucide et finit par de l'affolement organisé, oubliant non seulement les causes lointaines - il est dit qu'on n'en parle pas - mais les causes immédiates. Et c'est logique, les Tiers et leurs médias doivent aussi prélever leur petite part de jouissance.

            Pour ma part, en analysant les racines inconscientes du conflit*, j'ai montré qu'il y aura souvent la paix, mais que l'idée de paix définitive est un fantasme ou un "but" - très - lointain. Car même si cette paix est un jour affichée, il suffira qu'une petite bande de jeunes qui ont bien bu veuillent exalter leur Allah pour qu'ils cèdent à l'envie de lancer en face de mauvais pétards. La faille inconsciente qui nourrit ce conflit est si profonde, que même si on trouvait des radars pour dévier toutes les fusées, on trouvera vite d'autres gadgets mortels pour les tromper et ainsi de suite…

 

            Mais ces phases du conflit sont aussi une épreuve: elles mettent à l'épreuve la maturité des gens, des publics, des sociétés. La nôtre est assez mûre, mais elle a besoin de contempler - de consommer - des sacrifices humains, dûment organisés. Cela ne l'aide ni à penser ni à se questionner sur les causes. Elle donnera toujours (pour un temps) sa sympathie au plus apparemment victimisé; en attendant de se ressaisir, jusqu'à la prochaine fois. Or il est clair que les intégristes de Gaza, comme naguère ceux du Liban, jouissent d'être victimisés (ou plutôt de victimiser leurs proches), plutôt que de chercher de meilleures conditions de vie pour leur population.

            Le Tiers, lui, est vraiment interpellé; en voici un exemple que certains m'ont transmis d'une vidéo prise dans "You tube". C'est un groupe de "jeunes de banlieue", chacun masqué d'un keffié, qui menace un directeur de salle au cas il la loue pour un meeting de soutien à Israël; car dans ce meeting on lève des fonds qui peuvent aller à l'armée, laquelle commet des "crimes", etc. Si ces jeunes sont masqués c'est qu'ils savent que c'est illégal, que c'est une méthode maffieuse de "faire la loi". Si cette "loi" d'un groupe prévaut sur la loi collective, alors le Tiers s'effondre, ici même, en plein espace républicain. Et comme ce conflit est appelé à durer - très - longtemps, on voit que le Tiers ici sera longtemps et très souvent interpellé sur ce qu'il en est de sa dignité.

            Quant à nos médias, on comprend qu'ils nous servent ces images fortes et sanglantes; qu'ont-ils à se mettre sous la dent et à offrir? Eux aussi sont confrontés à l'étonnante médiocrité de leur quotidien; les seuls moments d'émotion garantie sont les cadavres qu'ils nous envoient pour le dîner.

 

            Le conflit durera tant que chacune des deux parties n'a pas décidé d'assumer sa propre faille plutôt que de l'imputer à l'autre. Ce sera long, et le Tiers fera en sorte que ce soit vivable.

            Mais Israël ne peut pas être en paix active et définitive avec ses voisins car la "haine identitaire" est trop forte, et chacun sait très bien où elle se trouve. Il y aura au mieux un état de paix minimale c'est-à-dire de non-agression mutuelle. Et Israël sera un peu comme un ghetto en terre hostile. Mais justement, vu tout ce qui s'est passé dans les ghettos, y compris en Orient et au Maghreb, il ne peut pas se permettre cette fois-ci de recevoir à tout moment des pierres - en l'occurrence des fusées. Voilà pourquoi cette guerre était inévitable; il eût fallu une maturité surhumaine de part et d'autre pour économiser la violence avant de mieux marquer la trêve.

            En revanche, et soit dit en passant, la guerre avec l'Iran, lequel aura sans doute l'arme atomique puisque personne jusqu'ici ne l'en empêche, cette guerre ne sera pas inéluctable. La logique de la dissuasion, qui a fort bien fonctionné en son temps, entre les deux Grands, gardera sa validité; surtout si le peuple iranien, qui n'est pas le peuple allemand d'Hitler loin de là, écarte cet hystéro-paranoïaque qui le gouverne.

 

            P.S. On a dit que ceux qui soutenaient passionnément les Palestiniens au point de vomir Israël étaient surtout intéressés par leur rejet de l'Etat juif et s'en foutaient des gens de Gaza. C'est peut-être plus subtil: ils font coup double, ils font jouir en même temps leur compassion sur le dos des victimes les plus voyantes, et leur vieille vindicte antijuive, sur le dos de l'Etat hébreu.



* . Voir Proche-Orient Psychanalyse d'un conflit, Seuil,  2003.

27 janvier 2009 | Lien permanent

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