Marrakech, le départ

mai 2009

Marrakech, le départ

roman

de Daniel Sibony

vient de paraître chez Odile Jacob

 

 

* En librairie le jeudi 7 mai

* Sur France 2, la Source de vie, Josy Eisenberg

le dimanche 10 mai à 9h30 

* A l'Hôtel de l'Industrie, le mercredi 13 mai, conférence de Daniel Sibony: Corps et âme - l'espace entre-deux-corps

* A la librairie "L'arbre à lettres", en bas de la rue Mouffetard, 2 rue Edouard Quenu, Paris 5è

le dimanche 17 mai à 12h, une signature

 

"A l'occasion d'un week-end à Marrakech, un romancier évoque son enfance là-bas, tout en vivant une rencontre amoureuse.

Sur les lieux de ses origines, l'exilé voit remonter toutes les images qui font revivre son enfance et sa jeunesse, entre bien-être et misère, bonheur et détresse, exil et ancrage dans une tradition millénaire où ce qui l'emporte, c'est le désir lancinant du départ.

Daniel Sibony en profite pour lever quelques voiles sur son roman des origines, celles d'un juif né en terre arabe."

 

www.danielsibony.com

Conférence Histoires de corps du 29 avril 2009

Les Conférences de Daniel Sibony*

 

Histoires de corps

 

se poursuivent

 

 

Thème du mercredi 29 avril 2009 à 20h:

Vieillesse et mort -

- à l'ère de la biotechnologie

 

 

La conférence a lieu à L'Hôtel de l'Industrie

4 place Saint-Germain des Prés.

Entrée: 10 euros; étudiants: 5euros

 

Conférences passées:

* LE RIRE par delà Freud et Bergson, le 12/11/2008

* LA JOUISSANCE SEXUELLE les secrets du "rapport", le 17/12/2008

* LA PROCREATION AUJOURD'HUI ses nouveaux problèmes, le 7/01/2009

* SOUFFRANCE ET DOULEUR la question du sens, le 4/2/2009

* ÉMOTIONS actifs et passifs du corps, le 11/3/2009

Prochaines conférences:

* VIEILLESSE ET MORT à l'ère de la biotechnologie, le 29/4/2009

* CORPS ET ÂME l'espace entre-deux-corps, le 13/5/2009

* CORPS ET TECHNIQUES gestes et gestion, le 17/6/2009

* QUESTIONS D'ÉTHIQUE des éthiques en vogue, le 1/7/2009

 

 

Ces conférences, au contenu inédit, peuvent intéresser en particulier les étudiants (en psychologie, philosophie, médecine, lettres, etc...), et les enseignants, les praticiens (analystes, thérapeutes), les artistes.

 

 

Merci de diffuser cette information autour de vous.

 

 

Pour plus d'informations: contact@danielsibony.com ou 01 45 44 49 43

ou consulter le site internet: http://www.danielsibony.com

 

*Daniel Sibony est écrivain, psychanalyste, philosophe. Derniers ouvrages parus La Haine du désir; L'Enjeu d'exister; Créations - Essai sur l'Art contemporain; Lectures bibliques.

 

 

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Alors, il existe ou pas?

            L'autre jour, j'ai reçu une dure nouvelle en ouvrant le journal: "Le peuple juif n'existe pas". Ça m'a fait un coup, quand même, car je pensais faire partie de ce peuple, et là, on me disait que j'étais tout seul; qu'on était nombreux à être tout seuls en tant que juifs. Mais j'ai encaissé le coup et je me suis dit: pourquoi la nouvelle arrive-t-elle si tard? Serait-elle tombée sur les télescripteurs des nazis, sensibles comme ils étaient aux choses de la science (mais oui, c'est vrai!), ils auraient baissé les bras, leur traque devenait sans objet puisqu'ils visaient, eux, le total des Juifs, y compris des grabataires vivant très loin... Bref, cela aurait épargné 6 millions de vies.

            Mais c'est ainsi, les grandes nouvelles arrivent quand elles peuvent. Celle-là nous vient, semble-t-il, des nouveaux historiens israéliens (ceux-là alors!..), sous la plume d'un des leurs, Shlomo Sand. Elle doit donc être vraie: ces gens sont des "scientifiques", ils veulent appliquer la grille de la "science" même à ce qui lui échappe. Ils veulent de la rigueur. Et au fait, le peuple juif, bien sûr qu'il existe - beaucoup l'ont rencontré, depuis des millénaires, certains se sont même acharnés sur lui pendant des siècles; d'autres ont pris dans son héritage de quoi fonder d'autres religions, d'autres traditions, etc. Cela est vrai, mais nul ne peut nier que ce petit peuple, dès qu'on donne une définition du mot peuple, a la manie de se présenter de travers; de contrarier la définition. Autant dire que, tout en existant, il n'existe pas, pas comme les autres, pas comme il faut. Certes, on peut aussi dire qu'un peuple qui n'existe pas depuis si longtemps fait preuve d'une étonnante longévité; originale en plus, puisqu'il balade son origine d'une génération à l'autre depuis plus de trente siècles. En tout cas, un de mes proches qui rentre d'une tournée dans les pays arabes me dit y avoir souvent entendu dire: ce peuple va bientôt cesser d'exister, car ça fait trop longtemps qu'il existe. On verra bien, rien n'est joué.

            Pour ces historiens donc, ce peuple est une pure "invention". J'aurais bien pris ce mot dans son sens positif, comme on dit qu'Einstein a inventé la relativité ou que Freud a inventé la psychanalyse. Et le peuple juif a peut-être inventé un certain mode d'existence qui, tout en étant très implanté dans le réel de façon efficace et féconde (au point que ça en agace plus d'un), s'enveloppe d'un halo d'incertitude, de précarité, de dissension avec soi-même qui met en doute l'existence. Il est vrai que cette mise-en-doute-de-l'existence est peut-être l'ingrédient nécessaire pour que celle-ci soit plus vivante.

            Cela dit, il y a d'autres existences problématiques qui ne s'en portent pas plus mal. Dieu par exemple - si l'on arrive à dépasser le bas niveau de la question: alors il existe ou pas? Toutes les preuves qu'on a données de son existence sont narcissiques: "Dieu existe, je l'ai rencontré"; ou "je l'ai trahi..." Mais vous qui le dites, est-ce que vous existez? D'autres disent aussi: puisqu'il a laissé faire telle horreur, et telle autre..., alors je lui dénie l'existence; ils le débranchent. Même la fameuse preuve ontologique (Anselme, Descartes...) est narcissique: elle dit que l'idée que j'ai d'un être absolument parfait entraîne forcément l'existence de cet être, sinon, cela contredit sa perfection. Mais n'est-ce pas plutôt la perfection de mon idée que cela contredit? Et si notre idée de la perfection était imparfaite? Pourtant, cette existence précaire de Dieu irrigue toutes sortes de questionnements; et il se peut que l'être-divin, comme perturbation du verbe être, existe ou pas, mais pas-comme-on-croit. Et qu'en plus de ses attributs habituels, il soit aussi... inexistant. Toujours est-il que ceux qui prônent son existence pleine et entière nous assurent que le monde en sera meilleur, et que même notre existence sera mieux fondée. Puisqu'ils le disent...

            Cela nous ramène à Shlomo Sand. J'ai pris son livre, car j'aurais bien aimé savoir "comment le peuple juif s'est inventé", au sens positif du mot - puisque s'il s'est inventé, avec dans la foulée cet incroyable Dieu biblique que d'autres ont tenté de rebricoler - on doit reconnaître que l'invention a bien tenu. Et voilà que le livre de Sand me tombe des mains car il n'éclaire en rien cette énigme passionnante - celle d'un peuple qui chaque fois se redéfinit par sa transmission symbolique. Ce qui intéresse ces historiens c'est d'étudier comment le sionisme moderne, datant de Hertzel, a cherché à se brancher sur l'énergie millénaire du peuple juif pour faire aboutir son projet, la création d'un Etat. Si l'on est malveillant, on peut voir dans ce branchement toutes sortes de manipulations. Et si l'on est plus neutre ou bienveillant, on peut s'émerveiller de voir comment des gens totalement mécréants ont pu prendre appui sur cette intense transmission, sachant que ce qui les obsédait c'était de créer un espace de souveraineté pour les Juifs; partant de l'idée qu'ailleurs ils seraient toujours la cible de l'antisémitisme. On sait qu'au départ certains d'entre eux pensaient faire un Etat juif en Ouganda (!), ne voyant pas que la transmission symbolique, qui a maintenu le peuple juif, inscrivait de génération en génération l'idée d'une Terre d'Israël, faisant de cette région un lieu quasiment "possédé" par cette parole qui traverse des millénaires. Dans la foulée, ils ont même nourri le fantasme d'un homme nouveau, d'un Juif qui rejetterait ses liens avec l'exil, la diaspora, le ghetto, la misère, l'humiliation, le passé, les racines... Et l'homme nouveau qu'ils ont produit, et que j'ai eu l'occasion d'observer il y a longtemps, ayant voyagé là-bas tout jeune, c'est un type d'homme lisse, sans faille et sans exil, si normal et fonctionnel, si pratique et concret qu'il en devient une peu abstrait, coupé qu'il est de ses origines, de sa transmission identitaire (de son identité comme transmission). C'est seulement maintenant que des jeunes là-bas renouent avec leurs racines refoulées, retranchées.

            Ce n'est pas le cas des hommes nouveaux comme Shlomo Sand. Il ne renoue pas avec ses origines, il les nie: ça n'existe pas. Alors qu'il traite d'un sujet très limité (comment les sionistes se sont branchés sur l'idée du peuple juif à des fins politiques?), il croit rétablir une vérité plus générale qui statue sur toute l'histoire: ce peuple est un pur fantasme, une lubie. Mais certains détails résistent, des détails infimes. Tenez, ce monsieur, son père a dû l'appeler Shlomo en pensant comme beaucoup au roi Salomon, c'est-à-dire à l'un des ancrages bibliques du peuple juif. Et lui, il trouve ce peuple purement factice, il a la haine non pas de soi mais de cet acte du père qui l'a ancré dans l'élan millénaire de son peuple. Il fait partie de ceux qui ne cessent de "tuer le père" et d'y échouer, donc de recommencer. Ça les fait un peu exister. Mais quand l'idée de peuple juif les persécute de l'intérieur, ils peuvent devenir méchants et se contredire: par exemple, la place - selon eux - inexistante - du peuple juif, ils veulent l'offrir aux Palestiniens. Est-ce vraiment indiqué?

            Au fond, le peuple juif est une forme d'existence (ou d'inexistence) singulière, identique à sa transmission, et qui, à son insu, offre aux autres peuples le cadeau d'une incessante mise en doute. Sa transmission est faite de coupures-liens, à l'image de cette petite blague: un fils rabbi succède à son père rabbi et se comporte de façon très différente. Les disciples s'étonnent, questionnent, alors il leur répond: je fais comme mon père, de même qu'il n'imitait personne j'essaie de ne pas l'imiter.

            Bref, ces Juifs-narcisses qui nient leur peuple en font partie.

 

 

 

Marrakech, le départ

Parution début mai 2009

Marrakech, le départ

Roman

Présentation

         A l'occasion d'un bref retour à Marrakech, un romancier y évoque son enfance là-bas, tout en vivant une rencontre amoureuse. Son récit s'inscrit dans l'écart entre les cultures, entre les communautés (l'une d'elle a disparu entre-temps), dans l'espace archaïque où il mène sa vie d'enfant du Livre, entre bien-être et misère, bonheur et détresse, exil et ancrage dans une tradition millénaire. Ce qui le soutient, c'est le rêve lancinant du départ. Départ en France, où il emporte avec lui sa détresse d'origine et son immense désir de vie. Ce tout jeune adolescent découvre la modernité et s'y débat entre Dieu et sexe, culture française et marxisme, amour de la femme impossible et Terre promise invivable, le tout sur fond d'exil intrinsèque; celui-là même où il est né, dans a Médina de la ville qui fut son point de départ.

         Il est venu relire son dernier manuscrit, et c'est sur le dos de ses pages qu'il écrit ce roman inattendu, cette remontée vers l'origine, vers Marrakech, qui est pour lui le point de départ, l'exigence de partir et d'emmener avec lui l'exil où il est né - qui se poursuit se poursuit dans les ruelles de la "ville rouge" où il trébuche à chaque pas sur un passé mouvementé, inscrit dans les "murs". Son enfance est reprise dans la rencontre avec cette femme qui le ramène à un passé violent et actuel, où les thèmes de l'auteur baignent dans la fiction qu'il met en acte.

         L'auteur en profite pour lever quelques voiles sur son enfance de dhimmi dans un beau pays arabe. Il donne à lire cette enfance comme une fiction qui s'irrigue de ses thèmes essentiels: exil, identité en dérive, quête de l'amour et recherche increvable du "divin".

         Daniel Sibony, psychanalyste, auteur de trente-trois essais et d'une pièce de théâtre (La passe) donne ici son premier roman, lui pour qui "toute fiction est déjà lecture d'une autre, etc, jusqu'à la fiction de l'origine, l'affliction immémoriale toujours démentie, le trauma initial qui se cherche une mémoire".

Guerre, politique, et perversion

            On dirait que ces temps-ci la politique mais aussi la guerre vont chercher du côté de la perversion de petits montages en vue d'améliorer leurs performances, d'affiner leurs stratégies.

            Côté guerre, la stratégie de type Hamas, Hezbollah, etc… est d'exposer ses civils, femmes et enfants de préférence, de les faire massacrer pour déconsidérer l'adversaire.

            Côté politique, j'ai vu hier que le chef de l'UMP admirait presque la manif de masse qui aura lieu jeudi: "Les gens ont besoin de s'exprimer, ils sont inquiets, c'est normal. Ce sera très important" (sic). Pendant que les sous-fifres de la droite déplorent cette journée de grève comme du travail "perdu" (!), voilà qu'un homme croit plus subtil d'approuver l'adversaire en vue de le récupérer, si peu que ce soit; de lui monter dessus voire d'adopter son discours pour l'infléchir dans le "bon" sens.

            Ce que signale ce recours aux "trucs" pervers, c'est que les conflits sont plus aigus, plus radicaux, presque intraitables; et qu'en même temps, on cherche la sympathie du Tiers, de l'Arbitre hypothétique qui regarderait la bataille et dont la sympathie ferait basculer la balance.

            Côté guerre au Proche-Orient, le Tiers serait le Public spectateur qui regarde sa télé et qui s'émeut; il irait peut-être s'attaquer à ceux qui ne sont pas du bon camp? Espoir vain, car ledit Spectateur garde aussi toute sa tête; ce n'est pas toujours l'homme viscéral qu'on voudrait manipuler.

            Côté politique, c'est encore plus aléatoire: le Tiers en question a toute chance d'être dans la rue, il fait partie de ceux qui sont lésés, qui manifestent. Et la loi du bon fonctionnement - surtout depuis la Crise - n'a plus de porte-paroles crédibles pour jouer les Arbitres.

La paix est si proche

 

            J'avais écrit le texte qui suit en pleine "guerre de Gaza", et la personne chargée de le mettre sur le blog a oublié de le faire. Ce n'est pas plus mal qu'il paraisse aujourd'hui tant les événements de cette région semblent être l'éternel répétition de la même chose. Le voici donc, surtout pour ceux qui me disaient: "Alors? vous n'avez rien à dire sur tout ça?"

 

 

10 janvier 2009

 

La paix est si proche

 

            Les épisodes du conflit du Proche-Orient, plus ils sont différents (le Liban tout récent du Hezbollah n'est pas le Gaza du Hamas) et plus ils se ressemblent. Non pas au sens où ils ramènent aux racines du conflit; car ces racines, personne n'ose en parler, ça fait trop peur, alors que ce serait bien passionnant. On est surtout très absorbé par l'enchaînement du phénomène: 1/ fusées ou attentats-suicides contre Israël, 2/ ripostes de celui-ci, 3/ elle est "disproportionnée" mais on la supporte un certain temps, 4/ puis, les "bavures", on exhibe les victimes, de préférence des enfants, 5/ un cessez-le-feu "s'impose", plutôt bénéfique pour les deux parties; des forces internationales arrêtent le lancement des fusées en échange du retrait des tanks.

            Entre-temps, certains se noient dans l'indignation comme une mouche dans le miel, d'autres méditent sur la nouvelle "nature" des guerres, alors que le constat est clair: les humains ont besoin d'en découdre violemment pour que les deux parties puissent être enfin séparés par des tiers. Les raisons affichées par chacune des parties sont une façon de s'intoxiquer ou d'intoxiquer les autres. Ainsi, il est clair que l'invasion israélienne, mieux ciblée ou pas, n'arrêtera pas les fusées, puisque les lieux de tir sont dans des maisons et qu'on ne peut pas les détruire toutes. De même, en face, ceux qui appellent au djihad et à l'extermination ou qui exhibent les "martyrs" savent bien qu'ils n'iront pas très loin et que c'est une façon de célébrer leur foi et de consolider leur pouvoir.

            Quant au Tiers, qui observe par la lucarne de la télé, il sait prélever sa jouissance dans l'indignation; chacun veut montrer qu'il a plus de cœur que l'autre, mais tous savent qu'il faut un certain avancement dans la violence pour qu'on puisse imposer son arrêt. De sorte que la couverture médiatique commence par être lucide et finit par de l'affolement organisé, oubliant non seulement les causes lointaines - il est dit qu'on n'en parle pas - mais les causes immédiates. Et c'est logique, les Tiers et leurs médias doivent aussi prélever leur petite part de jouissance.

            Pour ma part, en analysant les racines inconscientes du conflit*, j'ai montré qu'il y aura souvent la paix, mais que l'idée de paix définitive est un fantasme ou un "but" - très - lointain. Car même si cette paix est un jour affichée, il suffira qu'une petite bande de jeunes qui ont bien bu veuillent exalter leur Allah pour qu'ils cèdent à l'envie de lancer en face de mauvais pétards. La faille inconsciente qui nourrit ce conflit est si profonde, que même si on trouvait des radars pour dévier toutes les fusées, on trouvera vite d'autres gadgets mortels pour les tromper et ainsi de suite…

 

            Mais ces phases du conflit sont aussi une épreuve: elles mettent à l'épreuve la maturité des gens, des publics, des sociétés. La nôtre est assez mûre, mais elle a besoin de contempler - de consommer - des sacrifices humains, dûment organisés. Cela ne l'aide ni à penser ni à se questionner sur les causes. Elle donnera toujours (pour un temps) sa sympathie au plus apparemment victimisé; en attendant de se ressaisir, jusqu'à la prochaine fois. Or il est clair que les intégristes de Gaza, comme naguère ceux du Liban, jouissent d'être victimisés (ou plutôt de victimiser leurs proches), plutôt que de chercher de meilleures conditions de vie pour leur population.

            Le Tiers, lui, est vraiment interpellé; en voici un exemple que certains m'ont transmis d'une vidéo prise dans "You tube". C'est un groupe de "jeunes de banlieue", chacun masqué d'un keffié, qui menace un directeur de salle au cas il la loue pour un meeting de soutien à Israël; car dans ce meeting on lève des fonds qui peuvent aller à l'armée, laquelle commet des "crimes", etc. Si ces jeunes sont masqués c'est qu'ils savent que c'est illégal, que c'est une méthode maffieuse de "faire la loi". Si cette "loi" d'un groupe prévaut sur la loi collective, alors le Tiers s'effondre, ici même, en plein espace républicain. Et comme ce conflit est appelé à durer - très - longtemps, on voit que le Tiers ici sera longtemps et très souvent interpellé sur ce qu'il en est de sa dignité.

            Quant à nos médias, on comprend qu'ils nous servent ces images fortes et sanglantes; qu'ont-ils à se mettre sous la dent et à offrir? Eux aussi sont confrontés à l'étonnante médiocrité de leur quotidien; les seuls moments d'émotion garantie sont les cadavres qu'ils nous envoient pour le dîner.

 

            Le conflit durera tant que chacune des deux parties n'a pas décidé d'assumer sa propre faille plutôt que de l'imputer à l'autre. Ce sera long, et le Tiers fera en sorte que ce soit vivable.

            Mais Israël ne peut pas être en paix active et définitive avec ses voisins car la "haine identitaire" est trop forte, et chacun sait très bien où elle se trouve. Il y aura au mieux un état de paix minimale c'est-à-dire de non-agression mutuelle. Et Israël sera un peu comme un ghetto en terre hostile. Mais justement, vu tout ce qui s'est passé dans les ghettos, y compris en Orient et au Maghreb, il ne peut pas se permettre cette fois-ci de recevoir à tout moment des pierres - en l'occurrence des fusées. Voilà pourquoi cette guerre était inévitable; il eût fallu une maturité surhumaine de part et d'autre pour économiser la violence avant de mieux marquer la trêve.

            En revanche, et soit dit en passant, la guerre avec l'Iran, lequel aura sans doute l'arme atomique puisque personne jusqu'ici ne l'en empêche, cette guerre ne sera pas inéluctable. La logique de la dissuasion, qui a fort bien fonctionné en son temps, entre les deux Grands, gardera sa validité; surtout si le peuple iranien, qui n'est pas le peuple allemand d'Hitler loin de là, écarte cet hystéro-paranoïaque qui le gouverne.

 

            P.S. On a dit que ceux qui soutenaient passionnément les Palestiniens au point de vomir Israël étaient surtout intéressés par leur rejet de l'Etat juif et s'en foutaient des gens de Gaza. C'est peut-être plus subtil: ils font coup double, ils font jouir en même temps leur compassion sur le dos des victimes les plus voyantes, et leur vieille vindicte antijuive, sur le dos de l'Etat hébreu.



* . Voir Proche-Orient Psychanalyse d'un conflit, Seuil,  2003.

Le meurtre du Nom

A l'occasion de La journée mondiale de l'holocauste, voici un vieux de Daniel Sibony, Le meurtre du Nom, extrait de: Le "racisme, une haine identitaire" paru en 1987, qui peut rafraîchir le réflexion..

 

Le projet nazi d'exterminer les Juifs, tous s'accordent à le dire innommable, même s'ils y ont collaboré. Unanimité: les camps de la mort, lieux de l'horreur indicible. Et comme les horreurs indicibles ne se comptent plus, l'"Holocauste" a pris place dans leur vaste musée, place respectable et reconnue, avec au plus un agacement pour qui veut la privilégier - par rapport à d'autres meurtres.

Qu'a donc d'unique ce grand Meurtre? Il fut la quête du dernier Juif à tuer: le dernier qui fermerait comme une porte sur lui et la totalité des siens, livrés au feu comme un seul homme. Chaque meurtre, dans un camp de la mort, devenant un pas vers cet ultime, ce dernier qui, répondant de son nom, retirerait par sa mort toute vie à ce nom, le rendant réellement innommable. D'ordinaire, l'"innommable" dit que notre pouvoir de nommer est dépassé, excédé - lorsqu'on a pris ce pouvoir pour la mesure de ce qui arrive. Or avec le plan nazi, il est arrivé au monde - aux Juifs, à l'Occident..., aux autres - quelque chose d'unique, qui s'en prend aux limites du dire, aux frontières entre les corps et leur nom ou leur lien. Le nom d'un groupe est-il l'ensemble de ses corps? et déjà, le nom d'un être, a-t-il son corps pour répondant? peut-il être égal à son corps? Questions limites que tout un chacun peut vivre.

Et c'est en cela que l'état nazi a innové: il a condamné à mort un nom comme si c'était un corps. Il a voulu qu'un nom (juif) - un bout de langage, un lien symbolique - soit mis à mort comme on le ferait d'une personne ou de quelques unes, (coupables ou innocentes, peu importe). Un collectif, avec langue et culture très "développée", a pris pour cible à détruire le lien d'un autre collectif, son Nom[1].

Le projet nazi est à penser comme Rituel, Cérémonie hallucinée: tous les corps concentrés en un seul lieu, et la voix allemande referme sur eux leur nom unique, leur nom devenu commun, avec la porte de la chambre à gaz.

Hiroshima a péri en un clin d'oeil, d'une chose longuement "mûrie", mais sans cet accent rituel; sous le seul signe de l'efficace, discutable ou pas, dans la guerre entre deux blocs. Cela n'invoquait nulle symbolique: mater l'ennemi, en tuer le plus possible, c'est autre chose que de chercher le dernier ennemi, pour colmater de son corps la brèche faite par son nom - brèche dans l'image qu'une origine se fait d'elle-même.

Ce projet - qu'un nom fasse le plein de tous ses corps pour être tué - n'a pu se mettre en acte que par fragments; mais l'idée totale fut présente dans chaque geste, pour mener tous ces corps au rendez-vous avec la mort, souvent au terme d'un long voyage; rendez-vous avec leur nom dont, de leurs corps, ils devaient inscrire la mort.

Ce n'est pas facile de retirer un mot de la langue, surtout quand il a partie liée avec la source des religions de l'Occident. Essayez d'enlever le mot rouge de la langue, vous verrez les problèmes insolubles que cela pose. On dit que les fous le sont d'avoir eu leur nom retiré de leur langue, leur nom, avec ses failles vivantes. Si cela est vrai, il s'ensuivrait que les Allemands, pointe avancée de l'Occident, étaient "fous" des Juifs. Juif était le nom de leur point de folie, et de la faille qui aurait pu les aider à la guérir; faille qu'ils transféraient à la mort: les déportés furent pour eux des "transférés"; des porteurs d'indicible. Ils étaient chargés d'en débarrasser le monde.

L'esprit de leur méthode, pour retrancher un nom, fut de retrancher un à un tous les corps qui en répondent. Pour couper le souffle à un nom, couper tous les souffles qu'il inspire, s'en prendre à une totalité; pour cela, être soi-même une totalité: c'était le cas de l'Etat allemand. Pour lui-même, il fut le symbole totalitaire; mais pour totaliser son Autre (le Juif), et l'achever dans le réel, il n'a trouvé que ce meurtre du nom. Or, le nom "entame" le tout de ceux qu'il nomme, quel que soit leur collectif. Il décomplète son tout pour l'ouvrir sur ses liens à d'autres noms; c'est bien pourquoi nul groupe humain n'est un tout. En lançant contre le Juif cet arrêt de mort - d'arrêter le nom, comme s'il n'était que le recueil des corps qu'il nomme -, les nazis s'attaquaient donc à tout ce qui, dans un corps collectif, est ouvert par le nom sur une autre dimension, une autre source des liens humains. C'est une guerre contre les métamorphoses de vie entre noms et corps, contre les potentiels de liens traductibles à l'infini.

Les nazis furent obsédés par l'effacement: effacer toutes ces traces juives, ainsi que les traces de l'effacement: leur enjeu était d'ordre symbolique, à même la genèse de ces traces à détruire, et du Nom à déraciner.

Ils ont fait signifier à mort le mot juif, ils l'ont fait s'incarner pour qu'en brûlant sa chair ce soit le nom qui s'ignifie.

En cela ils ont innové, dans une fulgurance du temps; trans-historique. Il revient à leur nation, à la pointe de l'Occident civilisé, d'avoir produit ce coup de force, unique, à fleur de mots et de corps: incarner un nom, le bourrer de tous ses corps pour, en les tuant, tuer le Nom, l'arracher à l'être.

Or la haine que fut le nazisme fait l'impasse sur le nom, en tant que geste précaire de l'identité. La plénitude du nom fut par eux recherchée, réalisée en négatif, dans le réel absolu de la mort. Ainsi cette affaire n'est pas un chapitre de plus dans l'horreur des guerres. Ce qu'elle a d'unique concerne le nom, l'identité. Et ce n'est pas pour rien si des Etats, comme la Pologne, qui ont livré leurs Juifs pour le massacre, les ont comptés après leur mort au nombre de leurs propres victimes: effacer le mot juif pour intégrer la victime épurée de son nom: cet effacement du nom est un écho de celui qu'ont visé les Allemands.

L'enjeu de ce meurtre: pour la première fois dans l'histoire, un peuple, l'Allemand, prenait pour fétiche un autre peuple. L'acte fétichiste pétrifie une valeur dans un corps inerte, ici un nom dans un corps mort, mis au feu ou en lieu sûr. (Dans d'autres cultures, le fétiche est au seuil du royaume des morts, aux portes de l'au-delà, mais c'est un objet, parfois un être vivant; jamais un peuple, c'est-à-dire toute une culture.) Le mot juif fut donc morbidement sacralisé; par Allemands interposés, l'Occident s'est servi des Juifs pour se refaire un Dieu sur leur dos. Ils avaient déjà apporté Dieu, et payé pour ça; là, ils l'apportaient dans leur seul nom, et le payaient de tous leurs corps. Dans ce fétichisme massif.

Pour l'Occident chrétien, ce fut un rappel du geste christique: les nazis rassemblaient ce peuple juif comme un seul homme pour lui mettre une croix dessus. Ils furent les adorateurs horrifiés de cette croix-là.

Reste à comprendre pourquoi l'Occident chrétien a laissé faire. Parmi les cent raisons que nous étudions, il y a celle-ci: ils furent comme fascinés par la perfection de cette mise en croix.

Déjà le christianisme est un perfectionnement du judaïsme - il en est l'accomplissement, grâce à l'homme-Dieu christique. Il est normal qu'il en veuille aux Juifs, consciemment ou pas, de maintenir sur terre une imperfection vivante dans leur rapport avec Dieu, un inaccomplissement têtu, un ratage entre parole et réel, un écart étrange entre nom et corps. Certes, le christianisme, fort de sa perfection, de sa rédemption, aurait pu être plus généreux, fermer les yeux sur l'imperfection judaïque; la pardonner, en quelque sorte. Mais ce n'est pas simple: des êtres vivants et concrets, donc imparfaits, pardonnent mal à d'autres vivants l'imperfection qui leur rappelle la leur. Il faudrait pour cela reconnaître et assumer leur propre imperfection, dont la  Rédemption , en principe, les débarrasse. Ce serait renoncer à l'idée qu'ils ont déjà été sauvés; et considérer que c'est dans leurs actes et leurs dires qu'ils se sauvent ou qu'ils déchoient. Ce n'est pas facile; mieux valait fermer les yeux, se concentrer sur l'idéal rédempteur, laisser les nazis accomplir en cachette cet achèvement réel et fascinant du judaïsme, qui marque mieux l'achèvement symbolique plutôt précaire. A croire qu'un doute s'est élevé sur l'achèvement symbolique - définissant le christianisme (où un corps d'homme, à la place du Nom divin, comblait enfin le trou de l'Alliance...)

En fait, il y eut une sorte d'oscillation, entre d'une part la certitude d'être sauvé (ce qui mène à rejeter les responsables des ratages du Salut); d'autre part l'insécurité devant le vide du Nom, le doute sur la réalité du Salut; d'où le besoin de le réitérer, de le repasser à l'acte en crucifiant ce corps-nom qui le rappelle. En somme, l'Occident chrétien avait comme perdu le contact avec l'acte qui le fonde, la mise en croix rédemptrice; et il s'en est offert une autre. (Tout comme certains se sont offerts un inconscient, un refoulement massif, autour de cette affaire.)

Le christianisme (et de nos jours l'islam) sont-ils plus sûrs de leur perfection, jusqu'à renoncer à en chercher des preuves réelles? C'est ce qu'on peut leur souhaiter. Et que "juif" cesse d'être pour eux le non-dit de leur origine; la trace gênante qui l'a marquée.

Pour être plus précis: les nazis voulaient mieux que l'effacement du Nom; ils voulaient un Nom mort, un Nom juif exsangue. C'est qu'ils ont prévu un musée juif à Prague pour montrer plus tard les objets de culte de ce peuple disparu. Ils voulaient donc détruire la vie du nom, le Nom en tant que des corps en répondent; en effaçant les corps dès qu'ils sont marqués par ce Nom. C'est comme tel que ce Nom fut tabou; et que sa charge de tabou a été relancée.

En un sens, les Juifs ont à se faire pardonner d'avoir amené au monde ce livre et ce Dieu qui a tourné tant de têtes (la leur aussi, bien sûr) et qui souligne les impasses, voire les empêtrements de la chair et du verbe, du corps et du nom, pour tout un chacun, qu'il soit "sauvé" ou pas.

Mais ils auront aussi à se faire pardonner le Meurtre qui les a visés, réellement, et qui fit d'eux l'occasion pour que s'étale, outre la veulerie ordinaire, le fait que le christianisme ne croit pas assez au salut qui le fonde, pour pardonner à ses origines juives de refuser d'être sauvé, de persévérer dans le manque, dans l'insuffisance, et de révéler ainsi l'insuffisance humaine et ses vivantes métamorphoses. (Très peu de Réussis croient assez à leur réussite pour pardonner le ratage qu'ils pensent avoir surmonté, quand ce ratage chez d'autres rappelle le leur...)

Se faire pardonner aussi d'avoir fourni au monde, dans le corps de leur nom pétrifié, sacralisé, un second Rédempteur qui, comme le premier, ne voulait pas mourir. ("Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?...)

Et aux exterminateurs, peut-on pardonner?

Des individus peuvent accorder leur pardon ou le refuser; mais l'acte lui-même, en tant que meurtre du Nom, ne donne lieu ni au pardon, ni au refus du pardon. C'est là, implanté au coeur de l'être et de la langue. Il faudrait que la langue entière s'émeuve, se dresse et crie le mot qu'ils voulaient lui arracher, ou leur pardonne d'avoir tenté cet arrachement. C'est une scène impossible, tout comme l'acte en question.

Allons plus loin. L'enjeu était le dernier Juif, il devait refermer sur lui, avant de partir en fumée, la porte de toutes les impuretés, et emporter avec lui le symbole même de ce qui entame l'origine - source de vie pour ceux dont c'est l'origine; donc emporter le symbole de ce qui entache la vie, et qui est quoi? la mort. Les Juifs étaient chargés d'emporter avec eux... la mort; comme ça, on allait enfin vivre, d'une vie flambant neuf, totale, sans ces traces de mort qui font rater les grands élans d'épanouissement.

Dans un fantasme courant le Juif est à la place de la lettre, ou de l'interprète, ou de la vérité; ou à la place du mort (quand vérité et mort s'identifient; quand la loi est lettre morte). Cette place du mort lui fut présupposée même dans les discours indignés contre ses persécuteurs. C'était horrible quand même de les gazer par millions. (Sous-entendu: la persécution ou la mort ne font pas question, mais pourquoi cette mort-là?...). Tel juif pendant la guerre avait-il sauvé sa peau? C'était donc au détriment de ses "frères" qui mouraient tous. Et c'est souvent le bonhomme moyen, qui de la guerre a surtout connu des "privations" alimentaires, qui émet ces jugements de vie et de mort[2].



[1]. Dans la tradition biblique, le Dieu des Juifs - innommable - s'appelle le Nom. Et selon Isaïe, il a promis à son peuple "une main et un nom" (YaD vaSHéM; c'est aussi le nom du monument à la mémoire de l'Holocauste). L'esprit de l'Alliance avec ce Dieu est de maintenir un écart entre le nom et le corps; leur confusion ayant valeur d'idolâtrie (incarnation du Nom).

[2]. Jugements que l'on retrouve aussi chez des bonshommes pas si moyens: Lacan, quand il évoque le comité des premiers psychanalystes (tous juifs), déclare avec un mépris non déguisé que pendant la guerre ils ont tous échappé aux camps (leur place, de droit, y était donc marquée?). Qu'un tel mépris leur vînt d'un rescapé des camps, passe encore, mais d'un médecin bien français que la guerre avait épargné?...

Le désir dans les pièces de Shakespeare

En lien avec le spectacle

MESURE POUR MESURE

Shakespeare / Jean-Yves RUF

RENCONTRE

SAMEDI 22 NOV à 17 h

Le désir… dans les pièces de Shakespeare

 avec

Daniel SIBONY, écrivain, psychanalyste ;

Jean-Yves RUF, Jean-Michel RABEUX, metteurs en scène ; André Markowicz, traducteur

à la MC93 Bobigny – Salle Christian Bourgois

1, bd Lénine 93000 Bobigny Cedex

métro : Bobigny-Pablo Picasso

Réservation: 01 41 60 72 72

                        

                      

Droits de l'homme

A l'UNESCO:

Pour des informations supplémentaires suivez le lien:

www.unesco.org/shs/fr/philosophy

Conférences-débats à venir

Conférences-Débats de Daniel Sibony

Novembre-Décembre 2008

12 novembre 2008, mercredi, 20h30 - Le rire par delà Freud et Bergson, Hôtel de l'Industrie, 4 place Saint-Germain-des-Prés, 75006 - Paris.

16 novembre 2008, dimanche, 16h30 - 13ème Salon des écrivains du B'naï Brith, Signature de livres - Mairie du XVIème, 71 av Henri Martin, 75016 Paris.

19 novembre 2008, mercredi; 15h30 - Rôle du fantasme dans la formation du jugement, Tour Descartes, IBM Forum, Paris-La Défense, 03 83 94 22 47, dans le cadre des journées de la FN3S (Fédération des services sociaux spécialisés de protection de l'enfance et de l'adolescence en danger), sur la formation du jugement en assistance éducative.

20 novembre 2008, jeudi, 17h30 - Droits de l'homme, identités et diversité culturelle, salle 9 à l'Unesco, Place Fontenoy, 75007 Paris - dans le cadre d'une Journée mondiale de la philosophie.

22 novembre 2008, samedi, 17h - Le désir dans Shakespeare - MC93, 1 bd Lénine, 93000 - Bobigny, 01 41 60 72 60.

24 novembre 2008, lundi, 15h - Comment se reconstruire après la maltraitance. Association "Miléna", 10 av de Constantine, Grenoble, 04 76 29 10 21.

4 décembre 2008, jeudi, 19h30 - Spécificité de chaque monothéisme, Centre communautaire de Paris, 119 rue de Lafayette, 75010-Paris, 01 53 20 52 52

17 décembre 2008, mercredi, 20h - La jouissance sexuelle, Hôtel de l'Industrie, 4 place Saint-Germain-des-Prés, 75006 - Paris.

18 décembre 2008, jeudi, 18h - Diriger aujourd'hui, Ecole normale supérieure, rue Ulm, 75005 Paris.

Infos: écrire à contact@danielsibony.com

"Droits de l'homme" à l'Unesco

Dans le cadre de la journée mondiale de la philosophie

à l'UNESCO à Paris

Conférence sur le thème:

Droits de l'homme, identités et

diversité culturelle

         Avec:

* Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, Professeur des Universités

* Jean-Claude Ameisen, Directeur de recherche en biologie à l'INSERM, Membre du comité national d'éthique

* Jean-Claude Milner, linguiste, écrivain, Professeur des Universités

         Il s'agira de réfléchir dans plusieurs directions au problème suivant:

         Comment passe-t-on de l'identité minimale définie par

la Déclarations

des droits de l'homme aux tensions identitaires qui se déroulent sous nos yeux avec l'apparence de l'inéluctable?

La conférence aura lieu à l'UNESCO, salle IX

le jeudi 20 novembre

à 17h

L'invitation par mail sera exigée à l'entrée.

Le séminaire 2008-2009

Année 2008-2009 Les Conférences de Daniel Sibony reprennent cette année sous le titre: Histoires de corps Il s'agit de penser des événements-corps; du rire, des larmes et d'autres émotions. Il y aura 9 conférences: * LE RIRE par delà Freud et Bergson, le 12/11/2008 * LA JOUISSANCE SEXUELLE les secrets du "rapport", le 17/12/2008 * LA PROCRÉATION AUJOURD'HUI ses nouveaux problème, le 7/1/2009 * SOUFFRANCE ET DOULEUR la question du sens, le 4/2/2009 * ÉMOTIONS actifs et passifs du corps, le 11/3/2009 * VIEILLESSE ET MORT à l'ère de la biotechnologie, le 29/4/2009 * CORPS ET ÂME l'espace entre-deux-corps, le 13/5/2009 * CORPS ET TECHNIQUES gestes et gestion, le 17/6/2009 * QUESTIONS D'ÉTHIQUE des éthiques en vogue, le 1/7/2009 Les conférences auront lieu à L'Hôtel de l'Industrie, 4 place Saint-Germain des Près, à 20h. Chaque séance sera suivie d'un débat d'une demi-heure sur le thème: ACTUALITÉ et NON-DIT Entrée: 10 euros Information: 01 45 44 49 43 - contact@danielsibony.com

Patrimoine spirituel

A la Journée du patrimoine, journée des longues queues près des palais, des monuments, moi aussi j'attendais mon tour, c'était pour voir les orchidées du Luxembourg qui ne sont pas encore en fleurs. Comme je n'avais ni texte à lire, ni voisin abordable, j'ai donc rêvé à cette idée de "portes ouvertes", et ce dans toute l'Europe, semble-t-il. Cela m'a conduit à une notion plus élargie du patrimoine.

Car bien sûr, il y a le patrimoine matériel, fait de temples et de palais, de monuments et de sculptures, de villages et de lieux singuliers. Ce serait du reste une bonne chose si en même temps tous ces lieux étaient ouverts, et que toute la planète en jouisse le même jour, au décalage horaire près. Ma rêverie m'a rappelé que l'idée de faire une croisade s'est imposée au Moyen-Age quand les portes du Saint-Sépulcre furent fermées aux chrétiens par le pouvoir en place à Jérusalem. Du coup, ils sont devenus furieux et ils sont venus de loin défoncer toutes les portes.

Mais il y a le patrimoine spirituel : les grands inventeurs et créateurs, et pourquoi pas les créateurs de religions? Pourquoi celles-ci ne feraient-elles pas de leurs grands hommes le patrimoine de tous? Prenons déjà le Dieu biblique: il a d'abord "parlé" aux Hébreux et à Moïse. Mais d'autres l'ont aussi entendu; il leur a aussi "parlé", même à travers sa vieille Bible. Donc il appartient à tous, même si son "premier" peuple a des liens particuliers avec lui, des liens qu'il gère à sa façon, d'ailleurs très diversifiée. De même, Moïse ou Jésus appartiennent à tous; chacun peut en parler comme il peut. De même pour Mohamed, le Prophète de l'Islam, la plus récente des religions monothéistes (certains de ses fidèles croient qu'elle est la première, pourquoi pas? libre à eux, c'est leur croyance). Mais leur grand homme lui appartient à tous; comme Bouddha ou Jésus ou Moïse.

Cela tire à conséquences, car si ces êtres d'exception appartiennent au patrimoine de l'humanité, tout humain peut en parler, c'est sa façon de mettre en acte son lien avec le patrimoine, sa façon de le faire vivre. S'il en parle mal, d'aucuns peuvent le critiquer, mais sûrement pas le sanctionner ou le faire taire. Ils peuvent seulement dire que leur façon à eux d'en parler est tout autre.

Bien sûr, des groupes ou des peuples ont ancré leur identité sur l'un de ces hommes (Mahomet, Moïse, Jésus, Bouddha…). C'est leur droit. Mais peuvent-ils réduire le grand homme en question à cette identité collective? Ne serait-ce pas le soustraire au patrimoine de l'humanité? La gestion qu'ils font de lui leur donne-t-elle sur lui un titre de propriété? Bref, je ne nie pas que des foules puissent s'approprier Jésus ou Mohamed, mais il y a dans ces êtres une part d'inappropriable qui fait d'eux un patrimoine de tous.

Et chaque groupe ou peuple qui fonde son identité sur l'un d'eux, est forcé de vivre un partage: il doit faire la part entre son identité à lui, fondée sur tel grand homme, et l'aspect de ce grand homme qui appartient à tous, qui déborde cette identité. En reconnaissant ce partage, une masse reconnaît qu'elle apporte à l'humanité son héros, quitte à ce qu'elle en profite par ailleurs, dans son style propre et sa culture particulière.

Une des conséquences est que certains peuvent rire de ces grands hommes puisque rire est un aspect de la relation humaine. En faisant des caricatures de l'un ou l'autre de ces êtres d'exception, des individus ne font qu'exercer leur droit de jouir du patrimoine commun, à travers ces êtres qui sont à toute l'humanité; sachant que même dans le rire moqueur il y a la joie d'exister - avec cet être qui nous fait rire. N'oublions pas que dans la Bible, Abraham et Sarah ont ri de Dieu, d'un rire joyeux, moqueur et incrédule tout à la fois, puisque Dieu promettait à ce couple de vieillards rien de moins qu'une naissance.

Cette idée de patrimoine spirituel diffère du discours lénifiant selon lequel "nous sommes tous dans la même quête spirituelle". L'enjeu est plus précis: il y a un patrimoine spirituel de l'humanité, qui est de fait intangible (personne ne peut le détruire), qui est accessible à tous, et dont chacun a le droit de profiter comme il l'entend. Il serait comique qu'un peuple donne à l'humanité un grand homme tout en posant des conditions sur la façon d'en parler. Ces conditions annuleraient le don; le don que chacun reçoit et dont il peut relever le défi. Car tous ces grands hommes parlent aux autres humains et leur offrent de réagir. Bien sûr, quand on entre dans un bâtiment classé, il faut bien se tenir, mais ces grands hommes ne sont pas des bâtiments, on n'entre pas en eux, on parle avec eux.

Qu'en pensez-vous? Au fond, l'idée est simple: si un lieu où un grand homme est classé patrimoine de l'humanité, il a beau "appartenir" à tel pays ou à tel peuple, il y a dans cette appartenance une porte ouverte, ouverte à toute l'humanité.

Une pièce d'Attali sur les nazis

La pièce de J. Attali, Du cristal à la fumée, mise en scène par D. Mesguish, restitue une réunion entre les grands chefs nazis après "la nuit de cristal" en vue de préparer l'Extermination des Juifs.

L'intérêt de ce spectacle est qu'il étale de l'abjection à deux niveaux. Celle des nazis bien sûr, dont la pièce reproduit mot à mot les propos. L'abject, c'est ce qui mélange ensemble dans un même massacre le verbe et la chair, le nom (juif en l'occurrence) et les corps qui, pour en répondre, partiront en fumée. Ce meurtre du Nom dans le Corps de tout un peuple s'appelle aujourd'hui la Shoah.

Mais il y a une autre abjection dans l'énorme malaise que l'on ressent. Car enfin, que signifie d'en avoir fait ce spectacle qui nous assène des choses connues - l'horreur nazie - comme si c'était la première fois? comme pour nous la révéler? Ou bien on nous en donne lecture (c'était un peu le cas: des acteurs disaient le texte de façon "expressive") et cela ne nous apprend rien, si ce n'est que l'auteur jouit sur notre dos du fantasme de nous l'apprendre ou de nous imposer le respect pour sa haute commémoration; ou bien on en fait une œuvre, une création, mais alors on y ajoute quelque chose, et ce n'était pas vraiment le cas. Or on ne peut faire œuvre avec de tels contenus qu'en donnant quelque chose de soi, qui soit nouveau et qui transmette un peu de vie même à travers la catastrophe. Et on en était loin: le texte reprend mot à mot une scène historique - verbatim, spécialité de J. Attali, auteur de cinquante livres dont beaucoup sont des reprises; et la mise en scène n'offre aucune innovation, ne montre rien de plus que des acteurs déclamant ce texte avec conviction, celle qui fut sans doute la leur: mise en scène réaliste donc, classiquement théâtrale, représentative - quoi qu'en dise D. Mesguish qui pense avoir fait autre chose que de la représentation.

Et c'est là qu'on frôle l'abject: car le double auteur du spectacle supplée à son manque d'inspiration côté créatif en prélevant sur notre souffrance, celle d'entendre ça pour la nième fois, sans autre effet que cette souffrance intacte, qui était acquise d'avance; l'auteur du spectacle n'a pas eu à la susciter, même pas, elle était là, elle attendait, elle lui était offerte dès le départ pour qu'il en fasse quelque chose. Et de n'en avoir rien fait, si ce n'est peut-être de s'en attribuer le mérite, de paraître la provoquer pour la première fois par ses "révélations", l'auteur nous la confisque. Les mots qu'il a recopiés de ce compte-rendu de séance, il les touille avec notre chair mortifiée pour produire l'illusion d'une œuvre. C'est cela qui est abject. Et l'auteur veut gagner sur tous les tableaux: il mise sur la réalité de la scène pour nous empêcher de la juger comme œuvre; et qu'elle passe pour l'œuvre de cette réalité, alors que par elle-même elle n'en a pas. Il demande aux acteurs de ne pas venir saluer à la fin, "donc" ce ne sont plus des acteurs; ils deviendraient les personnages réels qu'ils jouent. Et nous, nous sommes du même coup effacés comme spectateurs; nous sommes des témoins écrasés, figés et impuissants; empêchés de dire que c'est mauvais car le sujet est trop sacré. Ce coup de matraque sur nos têtes est censé tenir lieu de choc éthique ou esthétique.

Pourtant, on peut comprendre qu'un écrivain, dont on nous dit qu'il "reconstitue" la scène (il l'a simplement recopiée), cette scène d'un débat houleux entre chefs nazis, peut vouloir la faire connaître. Pourquoi pas? Il faut bien transmettre. Mais c'est là qu'une exigence éthique s'impose: il faut qu'il donne quelque chose de nouveau, d'original, sorti de sa chair et de son cerveau pour nous sortir, nous, de cet écrasement où il nous met. C'est aussi ce qui distingue l'acte vivant de témoigner, d'un matraquage au nom du devoir de mémoire. Ce compte-rendu de séance est digne de figurer dans une Fondation de la Shoah ou dans d'autres archives; c'est de le "monter" ou de monter dessus pour l'asséner qui est indigne.

La Shoah est un énorme tas de cadavres partis en fumée, et quand un quidam monte dessus pour nous apprendre que c'est affreux, immonde, inhumain, etc., c'est sa jouissance qui d'abord nous interpelle, la jouissance qu'il se paie sur le dos de ces morts et sur notre souffrance; s'il n'y apporte pas de lui, une part de création vivante.

Certes, on dira qu'il y a apporté ce qu'il avait de plus précieux, son symptôme, de recopiage en l'occurrence; et le symptôme d'un homme, c'est ce qu'il a de plus vrai. Mais ça ne fait pas le poids, tout simplement.

Au fond, que voulait-on? Nous indigner contre les nazis? Nous faire surmonter notre résistance à les vomir? Ou nous montrer leurs chefs tournant autour de l'Extermination sans oser le dire tout haut? Mais voilà, mis à part le petit plus d'abjection qui s'ensuivrait, l'idée est fausse: ces grands chefs nazis savaient ce que voulait Hitler; eux avaient bien lu (et prenaient au sérieux) Mein Kampf où c'était dit en toutes lettres.

L'annonce d'une conférence...

Dans le cadre du Festival des Cultures méditerranéennes

***

Daniel Sibony

donnera une Conférence à Paris, Mairie du IVème, Place Boudoyer

le vendredi 27 juin 2008 à 17h00

"Entre-deux-langues,

exil,

et faille identitaire"

L’entrée est gratuite. Les réservations seront à retirer à partir du 2 juin

au Café des Psaumes, rue des Rosiers 75004 Paris.

http://www.danielsibony.com

Ce soir ou jamais

http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr/index-fr.php?page=emission&id_rubrique=314

Daniel Sibony a participé à l'émission: "Les neurosciences et la révolution du cerveau".

Mai 68, l'événement évidant

Bien sûr, on est un peu gêné d'en reparler, tout est dit, sans doute; pourtant, quand on les a vraiment vécues, certaines choses ne sont dicibles que par soi-même. Pour ma part, j'étais jeune "maître de conf" en maths à Jussieu, fac des sciences, un des hauts-lieux du mouvement. J'étais aussi à la nuit des barricades, rue Gay Lussac, comme par hasard: c'était tout près de l'IHP (Institut Henri Poincaré, de recherche mathématique) où je passais tout mon temps. Quand j'ai vu le sable sous les pavés, j'ai senti qu'il y avait rupture, et lorsque les CRS ont chargé vers 2h du matin et que je me suis retrouvé au 6è étage dans un immeuble rue St Jacques à les entendre haleter dans l'escalier puis renoncer au 4è en ronchonnant: Allez on s'tire y a personne, j'ai eu tout le temps d'y penser, ainsi qu'à d'autres scènes d'escalier, des arrestations de familles, par exemple 25 ans avant.

Par ailleurs, j'avais la tête pleine de marxisme, je n'ai donc rien reconnu de ce que "doit" être un "vrai" mouvement; mais contrairement à d'autres, je l'ai vécu intensément, pleinement, bien qu'il fût contraire à mes idées assez raides. Et plus tard, je m'en suis réjoui: c'est important de pouvoir vivre aussi en travers de ses idées; ça les renouvelle, et ça permet de vivre autre chose. Ceux qui n'ont pas consenti à être un peu dépassés n'ont pas vécu l'événement; ils l'ont vu passer sous leur nez. Et c'est après, une fois qu'il s'est arrêté, qu'ils l'ont "rejoint", jugulé, arraisonné, pour lui faire avouer leurs convictions à eux, celles qu'ils y ont mises. Mais l'événement étant mort, cet acquiescement qu'il leur donnait était purement mécanique.

Donc, première leçon de Mai 68: pouvoir vivre des choses que notre pensée n'a pas encore pu étiqueter.

En quoi consistaient-elles, ces choses? J'ai l'impression qu'on s'est trouvés très vite en présence d'un grand nouveau-né, appelé Lemouvement, - fait de manifs, meetings, prises de parole, prises de bec, occupation des lieux, affrontements plutôt rares avec les flics, etc. Et ce gros nouveau-né, sympathique et incongru, qui grandissait à vue d'œil, il nous fallait en prendre soin, le nourrir, le soutenir pour qu'il continue à vivre, à exister. Je me souviens de longs meetings où l'on n'avait qu'une idée: quoi faire pour que le mouvement continue? C'est sans doute le vrai mot d'ordre de 68: "Ce n'est qu'un début, continuons le combat". Lequel? Celui qui permet que Lemouvement continue. Bien sûr, un autre monstre nous y aidait, "Lepouvoir", par ses petites provocations, arrestations, assaut des lieux occupés… Quand on faisait des meetings (à Jussieu c'était chaque jour, amphi 32, presque en continu), on était quelques officiants et chacun affirmait devant la foule sa présence dans le mouvement, tout en appuyant son discours sur une rampe, un garde-fou: ses convictions, son idéologie. Et l'auditoire s'amusait à situer l'orateur, gentiment, avec une vraie tolérance. La foule écoutait ces prières avec indulgence, et l'officiant voulait parler le plus longtemps sans être identifié. Mais très vite on savait qu'untel était trotskyste, qu'un autre venait du PC pour casser le mouvement, qu'untel était anar; un autre, situationniste; et beaucoup d'autres, rien-du-tout; ou alors, un peu clivés comme dans mon cas: convictions d'un côté, action spontanée de l'autre. Cela fait qu'on va au mouvement chaque matin, comme on va au marché, et on rencontre, on discute, on s'empoigne, on s'engueule, on se tient, et Lemouvement se porte bien. On fait mouvement et le mouvement tient, du fait qu'on est là, présent, dans ces fonctions essentielles du social: se parler, se rencontrer, occuper les locaux, sans vouloir rien d'autre que la poursuite du mouvement qui consiste à les occuper. Ça semble tourner en rond, c'est auto-référé, mais ça pose une question taille: Pourquoi les lieux de travail ne sont-ils pas des lieux de vie? Pourquoi le travail est-il à ce point mortifère? C'est une autre leçon, assez neuve. Car ailleurs, les occupations d'usines, c'était plutôt pour les garder contre nous autres, ceux du dehors.

Dans les discours, la rampe marxiste était souvent sollicitée: on n'avait rien d'autre comme discours pour penser l'idée de rupture (de révolution sociale). Et d'avoir été très invoqué ces jours-là, en vain, le discours marxiste a montré son inutilité profonde, mise à part une fonction rituelle, incantatoire. On a vraiment vu qu'il ne servait à rien sinon, comme la religion aux religieux, à soutenir ses fidèles contre l'angoisse, le sans-repère, mais pas à les ouvrir sur l'événement. Peut-être que le système soviétique et ce qui va avec s'est effondré symboliquement en mai-juin 68, bien avant le Mur de Berlin; au sens où les gens ont touché du doigt le fait que le PC était une force rétrograde; et les autres discours marxistes ont exhibé leur vacuité.

En fait, aucun mot d'ordre ne tirait à conséquences. On pouvait dire: Désirons sans entrave, personne n'y croyait, sauf quelques paumés qui s'y sont laissé prendre. D'ailleurs c'est impossible. De même: Sous les pavés, la plage; on a très peu dépavé, même si le pouvoir apeuré et stupide s'est empressé de goudronner des rues pavées. Mais ces mots d'ordre comptaient; c'étaient les mots d'esprit du mouvement; il vivait de ça. La foule était prise de parole comme on peut être pris de panique ou pris de court. Elle vivait le fait de se prendre aux mots, aux "mots d'ordre" qui balisent un peu le désordre; s'y prendre et s'en dégager, puis les laisser après comme des lampions festifs qui s'éteignent au matin. Le mot le plus tenace: "continuons le combat" s'est longtemps klaxonné; et le combat continue jusqu'à… ce qu'il s'arrête, jusqu'à ce qu'on baisse les bras devant une grosse évidence: les ouvriers et employés respectent les classes supérieures parce qu'ils rêvent d'y faire passer leurs enfants; ils ne veulent pas qu'on supprime les classes (à supposer que ce soit possible) car alors ce serait pour eux sans espoir de changement.

Cette évidence a mis longtemps à grignoter l'évidence plus massive du Mouvement. Mai 68 fut un événement d'évidance; elle a déferlé et en a ébloui plus d'un. Il est rare qu'à ce point elle fasse événement. On en avait grand besoin. Voyez aujourd'hui: l'évidence des êtres est enrobée de formalités, si recouverte d'hypocrisies meurtrières (le collègue à côté, oui, celui qui vous sourit le plus, c'est lui qui va vous tuer tout à l'heure en Conseil. Et dans tel journal, hautement "éthique" et libéral, le personnel se regarde en attendant que se désignent les départs volontaires, les "volontaires" pour le départ; quelle ambiance…); les rapports donc sont si masqués, les griffes si feutrées, qu'on ne voit plus les grandes évidences. On voit des corps déshabités ou des formes virtuelles qui évoluent dans un espace plombé. Eh bien, Mai 68 c'était le contraire. Bien sûr, ça ne pouvait durer qu'un temps; le temps que les jeunes déplacés puissent dire non aux adultes bien placés avant de les rejoindre. Mais cela aussi donne une leçon à long terme: il faut penser la transmission, pas seulement en famille ou à l'école, mais dans le social. Ça se fait d'ailleurs, un peu.

En tout cas, aucune des pensées disponibles sur le marché n'était utilisable; chacun disait sa prière; y compris Lacan qui déclara: "Vous voulez un maître? Eh bien vous l'aurez!". Cliché "psy" selon lequel on se révolte pour avoir la fessée, pour être mieux maîtrisé. (Or, un an après, le mouvement a pu quand même dévisser De Gaulle, ce qui n'est pas rien. En fait, chacun parlait pour soi; et Lacan parlait pour lui à des psys, qui eux voulaient un maître et qui l'on eu.

Les gens qui soutenaient Lemouvement, qui donc en faisait partie, semblaient souvent "irresponsables"; mais c'est un leurre; ils répondaient pour lui, pour qu'il vive; oubliant que ce nouveau-né, devenu grand, se révélait un peu autiste. Cela dit, pour ce qui est d'être responsable, chacun peut voir que c'est une fois bien rangés dans leur fonction que des gens deviennent irresponsables: le fonctionnement répond pour eux. Ils peuvent faire des horreurs, ou simplement devenir les fonctionnaires de leur vie, la fonction (publique ou pas) répond pour eux. Décidément, sur ce point aussi, la leçon du nazisme n'a pas été assez pensée.

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Mai 68 ou l'événement qui arrive.

Ce texte est paru dans Libération le 31 mai 1988 pour les 20 ans de Mai 68

Pour ses 40 ans, vous aurez bientôt le texte.

Il y en a peu, des événements à l'état pur, riches de contenu mais qui, au-delà de ce qu'ils contiennent, vous décontenancent en restant proches et familiers, vous réapprennent l'évidence de l'être-ensemble, vous font toucher du doigt le tissu social où vous êtes. Peut-être même que le point de souffrance aujourd'hui, subjectif ou collectif, c'est d'être en désespoir d'événement: la sensation qu'il n'arrive rien peut devenir douloureuse, comme le manque d'eau pour une terre qui craquelle et pour ses habitants qui craquent. On aurait beau les arroser de films humides, de déluges d'images, la soif est dure, la dénutrition chronique. D'autant qu'ici on se démène pour faire l'événement, et se faire croire qu'il arrive; on y met la technique, l'arsenal énorme. Mais nul n'est dupe: souvent l'événement ne consiste que dans l'effort bruyant qu'on a fait pour qu'il ait l'air de se produire. Ce tournage en rond -imagé ou bavard- est un investissement narcissique de la parole et du temps, une logique de l'auto-référence, de l'auto-affirmation, où l'Autre (c'est-à-dire tout ce qui nous échappe) semble se dissoudre dans l'illusion d'être maîtrisé.

Par le Tiers-Monde il arrive des choses, comme si les vibrations du temps, de l'histoire, préféraient prendre ce chemin du Tiers pour se faire entendre. Rien que pour ça, l'Occident devrait payer un impôt à ces pays (à ceux du Moyen-Orient, par exemple, mais déjà aussi à l'u.r.s.s, la Chine, à tous ceux d'ailleurs, de l'étranger) qui sont en proie aux convulsions permanentes - du "développement" et de la mémoire.  L'Occident, lui, a sa Crise, mais comme elle est intégrée, chiffrée, gérée, on risque d'en faire une maladie si elle disparaissait.

De fait, même ici on ne peut pas dire qu'il n'arrive rien ou qu'on n'arrive à rien; mais, il faut une sensibilité des mots pour distinguer ce qui arrive. Une prédisposition. On en est loin: les hommes politiques usent de mots qu'ils usent jusqu'à la corde; ils prennent leur souffle, profondément, et la buée qu'ils lâchent dépasse rarement la gestion de ce qui est. Or un peuple, une culture, aspire à autre chose.

Alors on commémore, on se remet en mémoire. Il y a 89, et si vous le tournez d'un demi-tour, comme pour visser, ça fait 68. Parlons Mai 68, car on ne l'a pas assez dit dans l'élan commémoratif - Mai 68 fut d'abord une leçon d'évidence: de quoi apprendre à être prédisposé, à avoir un rapport plus amoureux à l'événement. Certains, doutèrent de sa réalité: cela ne ressemblait à rien, donc c'était rien. C'est passer trop vite du ressemblant à l'être. Or l'événement semble mettre à nu un certain enfouissement de l'être; là il le découvrait, le mettait en lumière. Et l'acteur principal, la foule - toute animée d'individus - le sentait d'instinct en découvrant la valeur de sa seule présence. C'est essentiel, la présence, quand il s'agit d'avoir lieu. On se lève le matin, on va à l'événement, et l'événement tient au fait qu'on est (et pas au seul fait qu'on en parle: la différence est de taille). A travers la présence des corps - et une nudité du décor - des fonctions élémentaires apparaissent: se rencontrer, se parler, "occuper" des lieux. Cette présence, il faut une science subtile pour la trouver elle se cache dans tout collectif: elle y est refoulée sous un tas de causes, de cadres, de rôles, très raisonnables : l'événement lui la rend visible, sensible.

Donc, la foule donc était prise de parole comme on peut être pris de panique; elle vivait le fait de se prendre aux mots, et de vouloir s'en dégager, et de se faire encore surprendre par la parole et par ses effets collectifs.

Même l'opposition livresque entre principe de plaisir (être dans le mouvement) et principe de réalité (se recaser parce qu'il faut bien) n'opère pas comme on croit. Car c'est dans l'événement qu'on touche aux fortes réalités, qu'on les découvre; et c'est en rentrant dans le rang qu'on se donne le plaisir d'être au chaud, et d'être enfin... irresponsable: ça marche tout seul, ça fonctionne, c'est le plaisir un rien morbide d'être le fonctionnaire de sa vie. Cela aussi fut mis a nu. Rien d'idéal en somme; une secousse de vie.

Ce n'était pas toujours "spontané"; au contraire, ce fut souvent calculé, mesuré. La banderole: "Ici on spontane" disait bien que c'était tout un travail, une activité; comme un enfant qui joue en étant une pièce de son jeu et qui advient à travers ça. C'est ainsi qu'Héraclite voyait le temps, le déploiement du temps.

Chacun donc, pris de parole, et pris de court, parlait pour soi, faisait un peu de son "analyse" au moyen des autres, de la foule - toujours elle. Mais tout événement authentique a cet effet d'analyse. Le mieux que fasse une analyse pour quelqu'un, c'est de permettre qu'il lui arrive quelque chose... d'autre que son symptôme; puisqu'en un sens, dans son symptôme, il lui est déjà "tout" arrivé; il ne peut plus rien lui arriver d'autre; croit-il. C'est ce bouclage que l'analyse peut conjurer.

Eh bien, le symptôme de "nos sociétés" c'est que dans leur fantasme de maîtrise, qu'elles passent à l'acte dérisoirement (en ne faisant ou en ne pensant que ce qu'elles maîtrisent), il ne leur arrive plus que les petits événements qu'elles se font arriver pour se faire croire à l'événement. C'est maigre, et cela masque la double dimension de l'événement: où l'on est là en tant que soi et en tant qu'autre; seul et avec la foule; de quoi conjurer la détresse du soi-tout-seul et la démesure de la foule. Sans ce double registre, l'événement à l'état pur c'est le trauma, où seule l'absence arrive, y compris celle des mots.

L'absence d'événement est un traumatisme silencieux.

Heureusement il y a le Reste. Car quand on demande: qu'est-ce qui reste de tout ça? on oublie que le reste est à demeure, le reste rétif de la Chose qui attend d'être à nouveau atteinte par le temps pour refaire des histoires...

Question au passage: tous ces élus zélés qui battent des ailes sitôt élus, peuvent-ils faire de leurs voix un événement? Ou bien l'événement restera-t-il toujours sans voix, comme étouffé par toutes ces voix "recueillies" et venues s'échouer dans l'urne?...

Là-dessus aussi Mai 68 reste actuel, comme une prise à témoin du possible. Il reste en mémoire comme l'événement plein et vide, évidant les certitudes, indifférent aux jugements de ceux qui restent en dehors, mais accueillant ceux qui s'impliquent, qui reconnaissent faire partie de ce qu'ils "jugent". Remarquez que ce qu'on en dit est rarement "vrai" ou "faux": on s'y projette, on y prend place, on s'en défend, on essaie de le surmonter; et l'événement est précieux qui interroge notre pouvoir de le surmonter sans l'annuler. Oui, on tente de le "passer", de l'inscrire dans son passé, de le récupérer. Tiens, je viens de dire un mot tabou de Mai 68, mot survolté, chargé de toute la révolte: surtout pas se faire récupérer, surtout pas se faire "reprendre" (car c'est le sens de récupérer: recouvrer, recouvrir) par qui, au juste? Par les "appareils", on disait; les partis, les organisations, avec leurs organes indécents...

Pourtant chacun a repris place d'une façon ou d'une autre, même si pour certains ce fut d'abord l'errance installée.

Du coup, une certaine "raison", tantôt naïve tantôt hargneuse, a dénoncé "tous ceux de Mai 68" qui se sont "rangés". Fallait-il donc tempêter à ce point contre "la société" pour en fin de compte s'y intégrer? Mais oui. Et c'est là peut-être la pointe aiguë et symbolique de l'événement: il fallait que chaque jeune de bonne famille dît sa colère à ses parents pour pouvoir leur succéder; que la masse étudiante dît non au tissu social pour pouvoir y chercher place; qu'elle dît non à ses maîtres pour supporter de les entendre puis de passer de leur côté; il fallait que chaque "groupe de femmes" dît non aux hommes, qu'il assumât jusqu'au bout le pas-d'homme, le manque d'homme, pour envisager ensuite de vivre avec l'homme et ses manquements, avec le manque interne à l'homme, et peut-être aussi à la femme... Il fallait que chaque "jeune" dît non aux "vieux" et à tous ces corps pondérés pour supporter de les rejoindre, pour supporter sa pondération naissante et cette simple vérité: que nos points de jeunesse on les invente, qu'ils sont même justement nos instants inventifs, indépendants de l'âge réel, ou presque; qu'ils sont nos points de renouvellement. Il fallait dire non à l'"autre" pour s'assurer de son existence, pour en explorer les contours au fil de la "contestation"; laquelle fut, au-delà d'une prise de parole, une prise à témoin: quelque chose peut témoigner, peut se manifester au-delà des mots et des emblèmes.

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Certains de mes lecteurs…

1. Je reçois depuis longtemps des livres écrits par des gens qui m'ont lu, hommes ou femmes, dont les dédicaces variées peuvent se résumer ainsi: Merci de vos textes, ils m'ont soutenu(e), sans vous je n'aurais pas pu écrire ce livre, vos paroles m'aident à vivre, à penser, etc, etc… Et lorsque je regarde la bibliographie, car souvent il y en a une, je constate que mon nom n'y figure pas. Cela m'a toujours intrigué.

Aujourd'hui, petit changement: un "psy" m'adresse son livre, avec une dédicace analogue aux précédentes, mais il cite dans sa bibliographie une dizaine de mes œuvres dont il s'est servi. Cela m'incite à comprendre l'effacement que j'évoquais, qui me semblait complexe.

Voici donc une hypothèse. Certains vous aiment d'un amour narcissique, vraiment premier: comme on aime une partie de soi, de son corps; comme on aime ses jambes, comme on aime son sexe, son regard… C'est leur façon de vous intégrer. J'ai donc pensé que ces gens qui m'ont lu et me sont reconnaissants ont aimé mes textes (et moi avec, peut-être) comme une partie d'eux-mêmes, comme quelque chose dont ils n'ont pas à faire état devant des tiers. A moi, ils peuvent adresser des paroles positives, comme en aparté, comme dans une scène intime; le tiers n'a pas à en connaître: j'ai été la part d'eux-mêmes qu'ils ont perdue et retrouvée… grâce à mon texte. C'est donc une sorte de pudeur narcissique (et de complaisance délicate) qui les fait s'abstenir de nommer mon apport devant des tiers. A la limite, ils nomment les livres qu'ils n'ont pas lus ou qu'ils ont lus sur un mode utilitaire, des livres sans lien avec le support d'existence qu'ils ont trouvé, semble-t-il, dans les miens. Et ce support qu'ils ont trouvé leur appartient, dans leur fantasme: il s'agit de leur existence. La mienne, ils n'ont pas à s'en occuper.

Cette idée est confirmée par ce fait remarquable: certains enfants aiment beaucoup leurs parents et sont très insolents envers eux. En fait, ils leur parlent comme à une partie d'eux-mêmes, pas comme à un autre; de sorte que pour eux, il ne s'agit pas d'impolitesse ou d'irrespect. On n'est pas poli avec sa jambe, son ventre ou son cerveau. Cela ne fait pas sens, ce n'est pas assez "autre".

C'est là, bien sûr un signe d'immaturité; un mode d'être cannibalesque et primitif. Il faut le prendre comme tel. Cela ne change pas grand-chose au rapport entre l'écrivain et son œuvre: il la travaille pour qu'elle existe et soit vivante; l'usage que d'autres en font est en principe secondaire; même si les retours peuvent être intéressants.

Même s'il les voit plagier son texte, l'écrivain peut y trouver son compte: il peut mieux dépasser ce que les autres y ont pris; le leur laisser de bon cœur si ça le pousse au-delà; leur prise devient un matériau pour sa reprise.

2. Parfois le plagiat est bizarrement massif; comme ce que j'ai vu un jour dans le livre d'un psychanalyste, F. Benslama, La psychanalyse à l'épreuve de l'islam[1]: il explique comment il a créé le concept de l'entre-deux-femmes et comment des psychanalystes sont passés à côté de cette notion mais n'ont pas pu la formuler. Cela m'a surpris, car cette notion, je l'ai introduite il y a trente ans, dans des textes assez connus[2].

L'amusant est que cet auteur cite les analystes qui auraient pu trouver "l'entre-deux-femmes" (Freud, Lacan, Montrelay...); il dit qu'ils  évoquent "l'autre femme et sa jouissance", mais ils "n'arrivent pas" jusqu'au concept de l'entre-deux-femmes; concept que peut enfin introduire Benslama.

A ce niveau, le plagiat relève du symptôme; lequel a sans doute aussi une base culturelle: cette façon de "zapper" l'autre chez qui on prend une idée - se trouve aussi dans d'autres champs; même dans l'histoire des religions[3].

Certes, il ne faut jamais se plaindre qu'on est plagié, car les tiers vous en veulent de ne pas voir qu'ils le sont, eux aussi. Ou vous envient de ne pas l'être, eux aussi.

De fait, un collègue de Benslama, tout aussi "prof à la fac", à qui je signalai la chose me dit: "Oh, tu sais, moi aussi je suis plagié à tour de bras. -Ah oui? Comment ça? -Une fois, j'ai fait un Séminaire sur L'enfant et le symptôme, eh bien l'année suivante un collègue fait le sien sur Le symptôme et l'enfant…"

En effet.

Mais souvent le plagieur est agressif, calomniateur. C'est normal, il n'aime pas ceux qu'il plagie. Le hasard m'a fait récemment rencontrer un peintre du Bengladesh qui m'a demandé: "Pourquoi y a-t-il de la haine pour les Juifs dans le Coran?" -Je suppose que c'est parce qu'il plagie leur Bible.

Le hasard (encore lui) me fit aussi rencontrer une femme écrivain du Maghreb à qui j'ai dû expliquer: "Mais non, je ne suis pas pour l'excision des femmes; ni pour enfoncer les exilés dans leur origine en vue de les aider à s'en sortir, alors qu'ils en sont partis; j'ai même écrit un jour que si Abraham et Sarah se présentaient devant un "ethnopsy", il les renverrait à leur point de départ pour soigner la stérilité de leur couple; ce qui serait idiot car ils se définissent par leur exil"[4]. Et la dame de s'exclamer: "Mais pourquoi Benslama m'a dit que vous étiez à fond dans l'"ethnopsy"?"

C'est vrai, on n'aime pas celui qu'on plagie parce qu'il résiste à s'effacer. Mais on ne s'aime pas soi-même de devoir l'effacer. Si déjà on peut le calomnier, c'est un bon soutien.


[1] . Aubier 2002.

[2] . Voir La haine du désir (1978) au chapitre intitulé "L'entre-deux-femmes", qui est en fait une nouvelle approche de l'hystérie et des problèmes de transmission du féminin. Mon livre Entre-deux a ensuite repris l'idée et l'a généralisée. Le premier exposé sur ce thème a eu lieu en 1977 aux Journées de l'Ecole freudienne à Lille, 23-25 septembre 1977; il avait pour titre "De l'incastrable".

[3] . Voir Les trois monothéismes (Seuil, Points-Essais, 1992) et Nom de Dieu (Seuil, Points-Essais, 2002).

[4] . Voir L'enjeu d'exister, (Seuil, 2007), chapitre "Ethnopsy".

[5] . Grasset, 1983.

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Témoigner (Revisited)

Encore un mot galvaudé: quiconque veut servir son plat et imposer son discours annonce, pour qu'on lui livre le passage, que c'est un "témoignage". Chacun y va du sien, pourquoi pas? Mais ce qui galvaude le mot, c'est que les gens témoignent à tour de bras dans un procès qu'ils sont seuls à ouvrir et à conclure; ils témoignent rarement dans des procès déjà en cours, des procès réels qui les dépassent mais où leur parole tirerait à conséquence. Cela n'empêchera pas le mot témoigner d'être précieux, infiniment. On pourrait presque "définir" l'humain (mais le faut-il?) par son pouvoir de témoigner, qui inclut l'acte d'invoquer, de nommer, de déclarer.

On apprend donc par le père Desbois qui enquête sur la Shoah par balles qu'il y a des centaines de charniers en Ukraine où gisent près d'un million et demi de Juifs que les nazis et leurs collègues fusillaient tranquillement. On apprend ainsi que beaucoup d'Ukrainiens refusent de témoigner, et même d'indiquer le lieu précis d'un charnier; parfois par crainte qu'il ne se trouve sous le terrain qu'ils cultivent; et ce serait gênant de remuer ça… Comme quoi l'humain peut sacrifier ce qui le "définit" pour protéger des outils de fonctionnement ou de travail. Mais on apprend que certains acceptent de témoigner, et que d'autres, agacés par tel témoignage et par certaines imprécisions qu'il comporte, accourent pour dire la vérité, la dire mieux que le voisin qui l'a dite et qu'ils détestent. Ainsi on peut faire acte de haute dignité, juste pour en écarter le voisin agaçant, qui fait moins bien. Comme quoi, les petites vilénies humaines, les grandes aussi parfois, peuvent aider à produire de bonnes choses.

Quand on demande à certains de ces témoins, pourquoi ils se sont tus jusqu'ici, ils répondent que personne ne les a questionnés. Bien sûr, on reçoit ça comme une claque: il s'est passé ces horreurs et on n'a pas enquêté, on n'est pas allé questionner, chercher les traces, rétablir les faits, renouer l'histoire, etc. Mais on peut aussi interpeller ceux qui se sont tus 60 ans; ils n'étaient pas vraiment pressés d'aller parler; le secret qu'ils abritaient ne les a pas empêchés de dormir. Certes, ils ont pu tenter de parler à des gens qui les ont rabroués. Et la trame totalitaire du pays avait, sans faire un geste, un grand pouvoir de rabrouer, dissuader, réduire au silence.

Quant à la Shoah, on apprend sur elle chaque jour du nouveau; qui semblait pourtant évident. J'apprends ainsi qu'à l'arrivée des Juifs hongrois, qui furent directement gazés, on arrachait les bébés aux mères, on les jetait vivants dans une benne qui allait se vider plus loin dans un feu toujours entretenu. Cela veut dire que des centaines de bébés, peut-être plus, ont été brûlés vifs[1]. Ce feu permanent correspond aussi bien à l'enfer qu'au feu divin du Temple; mais dans cet autel-ci c'étaient des sacrifices d'enfants. Décidément, les nazis méritent qu'on ne les oublie jamais, qu'on se transmette leur souvenir, car eux aussi ont témoigné - en acte - qu'il n'y a pas de limite à la violence contre des hommes, si l'on a décidé que ce n'étaient pas des humains.

Cette "décision" permet de comprendre que tant de monde ait mis la main à la pâte pour produire la Shoah; mais elle n'était pas absolue. Je veux dire que les nazis eux-mêmes, tout en sachant qu'ils œuvraient pour le "bien" de l'humanité, pouvaient se douter à tels moments que ce n'était pas si bien que ça. Après tout, c'est eux-mêmes qui, vers la fin, effaçaient les traces de leurs actes et démontaient les chambres à gaz avant l'arrivée des Alliés. S'ils effaçaient les traces, ils devaient se douter qu'ils en répondraient comme d'un crime. Or une historienne qui parlait sur la chaîne voisine (la 3) a dit que le chef du Camp d'Auschwitz, Hess, dont elle a "étudié" le cas, soutenait qu'il agissait pour le bien de l'humanité et pour le bien des déportés, à qui il épargnait des souffrances. Pourquoi le prendre au mot? Certes, il a pu dire cela mais il ne pensait pas que cela; à moins qu'on ait démonté les chambres à gaz sans sa permission? Il faut donc garder en tête la décision fondamentale qui anima le système (ceux qu'on gazait n'étaient pas des hommes) tout en sachant qu'elle se doublait d'un petit doute, plus ou moins fort sur la valeur absolue de cette décision. Ce doute peut n'être pas formulable chez des gens très clivés, mais il est quand même là, et cela rend le crime plus profond.

L'acte de témoigner fait partie d'une transmission du symbolique. Et si l'on témoigne "comme ça", ou pour se mettre en valeur, c'est encore une transmission symbolique réduite, cette fois réduite à soi-même. Mais en principe, témoigner c'est faire passer le témoin, donc honorer dans le passage l'avant et l'après; l'autre fois et l'avenir.

Repensons aux rescapés de la Shoah, qui rapportaient avec eux une puissance de témoignage énorme. Tout un temps, ils furent réduits au silence; ils n'en parlaient pas. Certains ont justifié ce silence: comment parler si les gens ne voulaient pas nous entendre? Cela se comprend: "les gens" ne voulaient pas se sentir coupables, ou simplement interpellés. Ils suggéraient en somme: rentrez vos paroles et rentrez dans le rang.

Mais ce silence des rescapés fut chez d'autres, un signe de peur: peur, en parlant, de se signaler et d'être exposé à une nouvelle déportation, à de nouvelles persécutions; peur que ça recommence, peur d'être capté dans la haine qui a fait les Camps, haine qu'il n'y avait aucune raison de croire révolue. Par quel miracle se serait-elle éteinte? Donc ces rescapés n'ont pas parlé pour pouvoir se cacher, pour avoir la paix, pour tenter de construire quelque chose, et déjà de se reconstruire eux-mêmes puisqu'ils étaient délabrés, voire "explosés".

Témoigner d'une histoire peut prolonger le traumatisme de l'avoir vécue. Alors, par un réflexe vital, on réfléchit plus d'une fois avant d'y replonger. Souvent on peut même faire le choix de l'oubli. Et c'est aux entournures de la transmission, quand les enfants questionnent, explicitement ou en silence, silence du symptôme qui les saisit; alors le témoignage s'impose.


[1] . J'ai appris cela dans un film projeté sur France 2 le vendredi 28 mars 2008.